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Fureur des Vivres

Mardi 13 Juillet 2010

Littérature et sucreries (partie 2)

Fureur des Vivres n°29, le sucré

Le héros du livre évoque un souvenir de parfum, datant de son enfance mais encore très présent dans son souvenir et qui représente pour lui le premier contact avec la civilisation occidentale.


Littérature et sucreries (partie 2)



La découverte des pâtisseries françaises

« Alors, comme naturellement, dans mon souvenir, à l’odeur du livre venait se mêler celle du corps des Occidentaux. Celle qui alerte la narine de tout Chinois lorsqu’il croise, dans une de ces rues étroites des villes chinoises, des Occidentaux, seuls ou en groupes. C’est une odeur difficile à définir (que les Occidentaux eux-mêmes ignorent et qu’on ne sent plus pour peu qu’on vive parmi eux), qui tient essentiellement au laitage. Malgré l’expression dont certains Chinois usent pour la qualifier : « ça sent le lait », il n’y entre pas nécessairement de nuance péjorative mais avant tout une constatation physiologique. Cette vieille race d’agriculteurs, éleveurs de porcs et de volailles, a depuis toujours ignoré le lait animal. L’enfant chinois, à part le lait maternel, ne connaît que le lait de soja. Aussi, lorsqu’un chinois goûte pour la première fois le lait de vache ou de chèvre, ne manque t-il pas d’avoir un haut le cœur, voire une envie de vomir. Quand à moi, l’odeur du corps occidental liée à celle du lait, loin de m’incommoder, suscitait en moi une sorte de connivence. Car j’en avais eu la primeur un matin d’été radieux, sur un sentier du mont Lu, en croisait un groupe de jeunes femmes aux épaules nues – incarnation vivante des images des nus du Louvre - , qui allaient se baigner dans un petit lac au pied d’une cascade.

Vers la même époque, mon père, pour vendre ses plantes médicinales et en acheter d’autres, m’emmenait souvent à Guling, cette colline en pente douce qui se trouve au cœur du mont Lu, entièrement aménagée et environnée de villas et de jardins. Sur la grand’ rue s’élevaient de nombreux bâtiments administratifs, hôtels, restaurants et boutiques tant chinoises qu’occidentales. Un jour, passant devant une boutique, je fis littéralement « terrassé » par les effluves enivrants qui s’échappaient du soupirail. Sur le moment, ignorant en la matière, j’étais bien incapable de distinguer l’odeur du beurre de celle de la vanille, le parfum de la crème de celui de la mousse au chocolat. Je reconnaissais seulement, à travers les effluves, l’élément de fond qui me faisait une fois de plus palpiter : le lait. La façade claire et rutilante de la boutique me le confirma ; c’était une pâtisserie occidentale nouvellement ouverte. Les fois suivantes, pendant que mon père traitait avec les pharmaciens chinois, invariablement, j’allais me poser devant le soupirail. Moment de pur ravissement pour moi ! Enveloppé de la chaude odeur retrouvée, je n’étais plus qu’yeux face aux choses lumineuses exposées dans les vitrines. Comment ne pas être dépaysé ? Comment ne pas voir la différence entre ce à quoi j’étais habitué et ce qui est autre, et qui avivait mon désir ? Les pâtisseries chinoises, à base de céréales ou de légumes, ont en général une surface mate, aux tons pastels. Certaines, cuites à la vapeur, conserve même la couleur écrue de la farine utilisée. Frits à l’huile de sésame ou au saindoux, d’autres gâteaux et galettes, croquants, se recouvrent d’une croûte d’un brun très foncé comme s’ils étaient grillés avec de la sauce soja. Les pâtisseries occidentales, telles qu’elles sont présentées dans les vitrines, si elles comportent aussi des gâteaux aux tons pastels, frappent surtout par leur éclat doré, aux nuances parfois somptueuses que seuls peuvent donner, il faut croire, le lait, le beurre ou la crème sous l’effet de la cuisson. Il existe aussi des gâteaux couverts de fruits aux couleurs vives. La forme tendre et arrondie des fruits contraste harmonieusement avec les barquettes bien moulées ou découpées dans lesquelles ils sont posés. Oui, la forme même des pâtisseries occidentales c’est autre chose qu’elle évoque. A la forme souple, dodue, comme ayant poussée naturellement, des gâteaux chinois s’opposent ici des pièces aux contours nets, géométriques, miniatures de quelque ouvrage sculpté ou de quelque construction architecturale. Et à travers les jeunes femmes qui servaient à l’intérieur, dont la naissance des seins séparés par un délicat sillon semblait être une réplique de ces petits pains blonds légèrement fendus au cœur, je finis par constater combien ces pâtisseries étaient en accord avec leurs corps, avec les teintes de leurs cheveux et de leurs yeux, avec leur peau laiteuse virant vers le rose et imperceptiblement veinée de bleu. Il n’était pas jusqu’à leur ossature charpentée et angulaire qui ne trouvait son écho dans ces produits appétissants. On aurait dit que les Occidentaux, inventeurs de ces gâteaux, se projetaient en plein dedans, qu’ils y cherchaient le reflet exact de leur image. Ils n’avaient de cesse en quelque sorte de manger et de savourer leur propre image. 

Et manger, ce n’était certes pas l’envie qui me manquait. Durant toute cette période, je fus littéralement hanté par le mot lait, par des expressions composées avec ce mot en chinois : « chambre à lait » pour désigner le sein de la femme, « huile de lait » pour le beurre, etc. Je venais justement de lire dans une revue pour les enfants, l’histoire d’un homme devenu invisible. M’imaginant à mon tour devenu invisible, je n’avais qu’une idée, celle de pénétrer nuitamment dans la pâtisserie. Tout à mon aise, je regardais, dans une pièce illuminée, le lait couler en jets continu depuis les mamelles gonflées de ces jeunes femmes jusqu’aux coupes de cristal. Puis, pendant qu’avec ce lait, elles préparaient de nouvelles pâtisseries, je serais allé dans le magasin goûter, un à un, et sans hâte aucune, toute la variété de gâteaux exposés là… Cette envie qui me taraudait ne put échapper longtemps à mon père. Lui qui, toujours mal vêtu, n’entrait jamais dans une boutique « chic », décida, un jour qu’il avait bien vendu ses plantes, d’acheter à son fils un gâteau parmi les moins chers. C’était un cornet fourré de crème pâtissière. Avec quelle gratitude je reçus le présent. Avec quelle avidité précautionneuse ma bouche en épousa la rondeur conique, mes dents croquèrent la croûte friable, avant que ma langue ne fonde enfin dans le moelleux de la crème tant rêvée ! La saveur exotique que j’éprouvais, je n’aurais su la définir avec les mots de ma langue maternelle qui n’avait pas prévu cela ; néanmoins, j’eus la satisfaction de découvrir que cette saveur, de fait, était conforme à ce que j’avais intensément imaginé. En somme, la satisfaction de tout désir est dans le désir lui-même. Maintenant, parvenu à l’âge de dix-neuf ans, je n’avais plus la fraîcheur d’âme de mon enfance, mais cette expérience, anodine, de mon premier contact avec l’Occident m’avait préparé à accueillir tout ce qui venait de plus loin. »

François Cheng, Le Dit de Tianyi, Albin Michel et Livre de Poche


Ségolène


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Vendredi 09 Juillet 2010

Littérature et sucreries (partie 1)

Fureur des Vivres n°29, le sucré

Jean-Christophe Duchou-Doris a écrit, il y a quelques années un excellent livre « Le cuisinier de Talleyrand » dans lequel meurtre, cuisine et enquête policière sont les ingrédients principaux. Un enquêteur Janez part à la recherche d’un criminel avec comme base d’enquête quelques mets dont d’exquises meringues en compagnie d’une comédienne de ses amies : Catherina. Voici un passage de pure gourmandise lorsque Janez et Catherina décide de rechercher où sont fabriquées ces merveilleuses meringues.

Littérature et sucreries (partie 1)



A la recherche des meringues

" Janez n’avait donc qu’une certitude : l’homme qui était mort était venu de Vienne, suivi par un autre, probablement son assassin, qui se cachait de lui. Il portait, relié par une chaîne, une pyramide de gamelles contenant un reste de matelote d’anguille, des pêches au sirop vanillé et, surtout, d’excellentes « meringues » dont il ne restait plus qu’un exemplaire. C’était bien peu de chose, mais Janez n’avait que cela pour mener son enquête. Si ces sucreries étaient vraiment les meilleures du monde, comme le disait Catherina, on devait pouvoir en retrouver la trace. Mais, comment procéder dans l’effervescence viennoise ?
- Je ne vois qu’une solution, lui dit la jeune femme lorsqu’il lui confia son embarras. Vous devez m’emmener dans toutes les pâtisseries de la ville !
Elle rit sans retenue, avec son nez retroussé, sa bouche pulpeuse, son œil noyé dans une estompe de rose pâle. Elle portait une robe panier bleu clair, en satin froissé, et des bottines mordorées qu’on apercevait quand elle agitait ses jupons blancs. On aurait dit un morceau de ciel enveloppé dans du papier de soie. Il la prit au mot : ils traqueraient ensemble la meringue jusqu’au dernier recoin de la capitale. Etalant une carte de Vienne, ils se firent le projet d’encercler leur proie, procédant par cercles concentriques des environs jusqu’au cœur de la ville.
Ils commencèrent par se rendre en calèche dans les auberges réputées de la forêt viennoise, là où, près des ruisseaux, aux bords des clairières à biches et à sorcellerie, se dégustaient, au son mélancolique des violons, des gâteaux pleins de sucre et de crème. Ils cherchèrent dans les guinguettes des faubourgs, celles de Hietzing, de Grinzing, de Lerchenfeld, où venaient les petits bourgeois et les ouvriers endimanchés pour écouter, sous des tonnelles ombragées surchargées de cages à oiseaux, les orchestres amateurs jouer du Mozart ou du Haydn. On y grignotait, accompagnés des crus légers et clairs des coteaux autrichiens, de superbes tartes aux groseilles et à la rhubarbe. Catherina croquait à pleines dents. Lui s’attardait à questionner les cuistots et les marmitons. Mais la plupart n’avaient jamais vu de meringue.
Ils enquêtèrent dans les restaurants près des débarcadères, se mêlèrent au public des marins et des lavandières. Catherina promenait sa fraîcheur sans se salir, son naturel sans s’abaisser, gagnant par sa bonne humeur la sympathie des filles pour la plupart jeunes mais déjà fanées, les joues trop laquées de rouge ou trop plâtrées de talc. Sur les comptoirs, sur des tables dont les nappes étaient maculées des tâches bleues du vin renversé, ils goûtèrent à toutes sortes de pâtisseries échouées là au gré des arrivages: pains d’épices allemands, croquants magyars, « Buchtel » tchèques fourrés de marmelade de prunes, « pannicia » italiens au miel et aux épices, et d’autres encore, au nom imprononçable, au goût inimitable. Mais rien qui ressemblait de près ou de loin à leurs meringues.
Il leur fallait affronter Vienne. Ils firent d’abord le tour des pâtissiers les plus réputés de la ville, ceux de la Stephansplatz et du Graden, s’attablèrent dans tous les grands « Kaffés » pris d’assaut par la foule du congrès, commandèrent, en y trempant à peine les lèvres, toutes sortes de breuvages – des mokas à la crème fouettée, des « capucins », des « franciscains », des « mazagrans » au goût de rhum lourd, des cafés éclaircis d’un nuage de lait, caressés de copeaux de chocolat noir, poudrés de clous de girofle râpés – pour le seul loisir d’examiner les cartes et d’observer les chariots à gâteaux que des maîtres d’hôtel, le poing dans le dos, poussaient jusqu’à leur table avec des gestes graves.
Ils virent quantité de tartes et de choux, de nougats et de babas, d’éclairs et de religieuses, presque partout ces « croissants », dont la pâte nageait dans le beurre, que les Viennois avaient pris l’habitude de servir pour célébrer la victoire sur les Turcs, souvent des « Milirahmstrudel » servis avec un verre de liqueur, quelquefois des « Mozart Kugel », boules de chocolat fourrées de massepain, dont le compositeur, à ce que l’on disait, raffolait au plus haut point. Ils virent même quelques meringues, mais des grosses, laides et pâles, à la consistance de plâtre, qui, au premier coup  de dents, tombaient en putréfaction dans la bouche.
Alors pour ne pas se laisser aller au découragement, Catherina entraîna Janez au hasard dans le vieux Vienne. Il riait et se laissait faire, conquis par cette tornade blonde qui l’entraînait. Elle mettait dans chaque geste une énergie joyeuse et communicative. Ils s’égarèrent dans la vieille ville, dans des quartiers sentant la frangipane et le poulet rôti, à la recherche de ces pâtissiers qui cachaient le savoir-faire hérité de leurs pères dans des boutiques du Moyen-âge assez anciennes pour avoir connu l’invasion des Huns et le siège des Turcs, peut-être même les légions romaines de Fabianus. Ils dégustèrent, certes, au milieu de la cohue des voitures à bras et des chaises à porteurs, dans la musique des orgues de Barbarie et des joueurs de flûte, de merveilleux « Apfelstrudel », au goût mêlé de caramel et de cannelle, de délicieux « Semmel », petits pains ronds qui laissaient sur les mains et la bouche un peu de leur farine blanche. Mais ils ne virent point de meringues.
Las, ils se laissèrent aller à suivre au hasard des ruelles les bouffées caressantes des pains brûlants sortant des fours, débusquant sous les arches et les passages couverts, les pains au chocolat et les gaufres chaudes, pistant jusqu’au travers des fenêtres ouvrant sur les cuisines, les parfums de miel et d’amandes grillées, les muscs des crèmes vanillées et des confitures chaudes.
Il était déjà tard dans l’après midi. Catherina devait se rendre à sa répétition. Ils se séparèrent sur le Ferdinandsbrücke et se donnèrent rendez-vous un peu plus tard au café Hugelmann. Janez se surprit à embrasser la jeune femme avec une tendresse, qui, eu égard à la jeunesse de leur relation, le surprit et l’effraya un peu. Il y avait sur ses lèvres un peu de sucre glace, une douceur de cerises confites."


Le cuisinier de Talleyrand de Jean-Christophe Duchou-Doris aux éditions Julliard et 10/18


Ségolène


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Vendredi 25 Juin 2010

Condiments et aromates en dessin

Fureur des Vivres n°28, condiments et aromates

Christian, dessinateur humoristico-actualito-politique au journal Sud-Ouest, a rejoint notre petite équipe. Il nous fera l'honneur d'un dessin chaque fois que le thème mensuel l'inspirera.






Condiments et aromates




Christian


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Mardi 18 Mai 2010

Les matières grasses en dessin

Fureur des Vivres n°27, les matières grasses

Christian, dessinateur humoristico-actualito-politique au journal Sud-Ouest, a rejoint notre petite équipe. Il nous fera l'honneur d'un dessin chaque fois que le thème mensuel l'inspirera.






Les matières grasses




Christian


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Vendredi 01 Janvier 2010

Vendredi 25 Décembre 2009

Joyeux Noël à tous !

Fureur des Vivres n° 24, décembre 2009, le chocolat

Christian, dessinateur humoristico-actualito-politique au journal Sud-Ouest, a rejoint notre petite équipe. Il nous fera l'honneur d'un dessin chaque fois que le thème mensuel l'inspirera.






Joyeux Noël à tous




Christian


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Vendredi 18 Décembre 2009

Le chocolat en dessin

Fureur des Vivres n° 24, décembre 2009, le chocolat

Christian, dessinateur humoristico-actualito-politique au journal Sud-Ouest, a rejoint notre petite équipe. Il nous fera l'honneur d'un dessin chaque fois que le thème mensuel l'inspirera.






Le chocolat en dessin




Christian


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Lundi 23 Novembre 2009

Scène de chasse par Marcel Pagnol

Fureur des Vivres n° 23, novembre 2009, le gibier

Et maintenant, la célèbre scène de chasse raconté par Marcel Pagnol dans « a Gloire de mon père » où le petit Marcel qui s’était vu refusé d’accompagner son père et l’oncle Jules à la chasse, les suit en cachette et sauve l’honneur de son père qui n’était pas une fine gâchette.



Scène de chasse par Marcel Pagnol




« De mon côté, mon père marchait à mi-pente. Il tenait le fusil pointé devant lui, la crosse sous le coude, la main droite sur la gâchette, la main gauche sous le pontet. Il avançait à pas prudents, le dos voûté, enjambant les broussailles.

Il était beau à voir (beau et menaçant) et je fus fier de lui. Sur la pente d’en face, mon oncle suivait un chemin parallèle. De temps à autre, il s’arrêtait, ramassait une pierre, la lançait au fond du vallon, et attendait quelques secondes : le les voyait bien mieux que si j’avais été avec eux.

A la troisième pierre, un gros oiseau jaillit du fourré et fila comme une flèche vers l’arrière de la chasse. Avec une rapidité merveilleuse, l’oncle épaula, visa, tira : l’oiseau tomba comme une pierre, suivi par quelques plumes qui descendirent lentement dans le soleil.

Mon père, au pas de course, alla ramasser le gibier, et le montra de loin à l’oncle qui cria : « C’est une bécasse ! Mettez-la dans votre carnier et reprenez votre ligne, à vingt mètres de la falaise. » […]


bécasse

Tout à coup, je vis courir devant moi une sorte de poulet doré qui avait des taches rouges à la naissance de la queue. L’émotion m paralysa : un perdreau ! C’était un perdreau ! Il filmait aussi vite qu’un rat et disparut dans un cade énorme. Aveuglément je m’élançai à travers ces rameaux sans épines. Mais des plumes rouges couraient déjà de l’autre côté car le poulet n’était pas seul : j’en vis deux, puis quatre, puis une dizaine… J’obliquai alors vers ma droite ; pour les forcer à fuir vers la barre, et cette manœuvre réussit ; mais ils ne prirent pas leur vol, comme si ma présence désarmée n’exigeait pas de grands moyens. Alors, je ramassai des pierres et je les lançai devant moi : un bruit énorme pareil à celui d’une benne de tôle qui vide un chargement de pierres me terrorisa; pendant une seconde, j’attendis l’apparition d’un monstre, puis je compris que c’était l’essor de la compagnie, qui fila vers la barre et plongea dans le vallon.

Comme j’arrivai au bord de l’à-pic, deux détonations presque simultanées retentirent. Je vis mon père, qui venait de tirer, et qui suivait du regard le vol plané des belles perdrix… Mais toutes glissaient dans l’air du matin, sans le moindre frémissement…


Perdrix bartavelle

C’est alors que, d’une grande touffe de genêts surgit le béret, qui était surmonté d’un fusil. Il tira posément : la première perdrix bascula sur la gauche, et tomba, décrochée du ciel. Les autres firent un crochet vers la droite : le fusil décrivit un quart de cercle, et le second coup retentit : une autre perdrix parut exploser, et s’abattit presque à la verticale. A voix basse, je criai de joie… Les deux chasseurs, après quelques recherches, ramassèrent les victimes, qui étaient à cinquante mètres l’une de l’autre, et les brandirent à bout de bras. Mon père criait : « Bravo ! » Mais pendant qu’il mettait la perdrix dans son carnier, je le vis faire un petit saut sur place, et retirer fébrilement les douilles vides de son fusil : un beau lièvre, qui venait de lui passer entre les jambes, n’attendit pas la fin de l’opération et s’enfonça dans la broussaille, la queue en l’air, les oreilles droites…. L’oncle Jules leva les bras eu ciel :

« Malheurreux ! Il fallait recharrger tout de suite ! Dès qu’on a tirré, on rrecharrge !!! »

Mon père, navré, ouvrit des bras de crucifié et rrecharrgea trristement.


Perdrix rouge

[…] J’étais encore à cinquante pas de la barre lorsqu’une détonation retentit, puis deux secondes plus tard, une autre ! Le son venait d’en bas : je m’élançai, bouleversé de joie, lorsqu’un vol de très gros oiseaux jaillissant du vallon, piqua droit sur moi… Mais le chef de la troupe chavira soudain, ferma les ailes, et traversant un grand genévrier, vint frapper lourdement le sol. Je me penchai pour le saisir, quand je fus à demi assommé par un choc violent qui me jeta à genoux : un autre oiseau venait de me tomber sur le crâne, et je fus un instant ébloui. Je frottai vigoureusement ma tête bourdonnante : je vis ma main rouge de sang. Je crus que c’était le mien, et j’allais fondre en larmes, lorsque je constatai que les volatiles étaient eux-mêmes ensanglantés, ce qui me rassura aussitôt.

Je les pris toutes les deux par les pattes, qui tremblaient encore du frémissement de l’agonie.

C’étaient des perdrix mais leur poids me surprit : elles étaient aussi grandes que des coqs de basse-cour, et j’avais beau hausser les bras, leurs becs rouges touchaient encore le ravier.

Alors, mon cœur sauta dans ma poitrine : des bartavelles ! Des perdrix royales ! Je les emportai vers le bord de la barre -   c’était peut-être un doublé de l’oncle Jules ? […]

Comme je traversai péniblement un fourré d’argéras, j’entendis une voix sonore, qui faisait rouler les r aux échos : c’était celle de l’oncle Jules, voix du salut, voix de la Providence !

A travers les branches, je le vis. L’oncle Jules venait de la rive d’e face, et il criait, sur un ton de mauvaise humeur :

« Mais, non, Joseph, mais, non ! Il ne fallait pas tirrer ! Elles venaient vers moi ! C’est vos coups de fusil qui les ont détourrnées ! »

J’entendis alors la voix de mon père, que je ne pouvais voir, car il devait être sous la barre :

« J’étais à bonne portée, et je crois bien que j’en ai touché une !

- Allons, donc, répliqua l’oncle Jules avec mépris. Vous auriez pu peut-être en toucher une, si vous aviez laissé passer ! Mais vous avez eu la prétention de faire « le coup du roi » et en doublé ! Vous en avez déjà manqué un ce matin, sur des perdrix qui voulaient s suicider, et vous l’essayez encore sur des bartavelles, et des bartavelles qui venaient vers moi !

- J’avoue que je me suis un peu pressé, dit mon père d’une voix coupable… Mais pourtant…

- Pourtant, dit l’oncle d’un ton tranchant, vous avez bel et bien manqué des perdrix royales, aussi grandes que des cerfs-volants, avec un arrosoir qui couvrirait un drap de lit. Le plus triste, c’est que cette occasion unique nous ne la retrouverons jamais ! Et si vous m’aviez laissé faire, elles seraient dans notre carnier !

- Je le reconnais, j’ai eu tort, dit mon père. Pourtant, j’ai vu voler des plumes…

- Moi aussi, ricana l’oncle Jules, j’ai vu voler de belles plumes qui emportaient les bartavelles à soixante à l’heure ; jusqu’en haut de la barre où elles doivent se foutre de nous ! »

Je m’étais approché, et je voyais le pauvre Joseph. Sous sa casquette de travers, il mâchonnait nerveusement une tige de romarin, et hochait une triste figure. Alors, je bondis sur la pointe d’un cap de roche, qui s’avançait au dessus du vallon et, le corps tendu comme un arc, je criais de toutes mes forces : «  Il les a tuées ! Toutes les deux ! Il les a tuées ! »

Et dans les petits poings sanglants d’où pendaient quatre ailes dorées, je haussais vers le ciel la gloire de mon père en face du soleil couchant. »

Marcel Pagnol, La gloire de mon père.

 
Ségolène
 
 

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Lundi 16 Novembre 2009

Une partie de chasse par Jim Harrison

Fureur des Vivres n° 23, novembre 2009, le gibier

Jim Harrison, coureur des bois, chasseur et pêcheur, raconte dans ses œuvres quelques mémorables parties de chasse. Celle-ci se passe dans les marais de Floride où il est allé chasser avec un ami. Chasser le canard, embusqué dans des tonnes, des abris dissimulés par des branchages à la période où ces oiseaux migrateurs  se réunissent et passent en immenses vols groupés.

Une partie de chasse par Jim Harrison


Colvert

«L’aube de nouveau : une obscurité laiteuse et humide, saturée d’insectes. Durant notre attente ensommeillée à l’écluse, le gardien nous raconte que, la semaine passée, une escouade de policiers en goguette, des membres de la brigade criminelle de Miami, avaient tiré leur quota tous les jours. Puis il nous expliqua qu’il faisait trop chaud et que le temps était trop calme pour chasser le canard, que nous aurions mieux fait de rester au lit. Ou de pêcher le bar. En tant que pêcheur de truite, le considère le bar comme une variété surexcitée de carpe.

Après le long trajet désormais habituel, nous avons choisi un endroit sans trop y croire. Quand le ciel s’est éclairci, quelques canards volant très haut sont passés au-dessus de nous, mais sans s’arrêter parmi nos leurres. Nous avons alors entendu des coups de feu loin derrière nous, à un ou deux kilomètres dans les marais. D’autres coups de feu ont éclatés à quelques centaines de mètres sur la berge, mais eux aussi venaient des marais. Notre irritation augmentait chaque fois que nous voyions des vols de canards passer très haut, suivis de coups de feu nourris. Lorsque les tirs se sont espacés, mon ami m’a quitté pour faire un peu d’espionnage le long du lac. Un quart d’heure plus tard, il revenait avec un air réjoui. Caché parmi les roseaux, il avait vu un petit bateau émerger d’un chenal si étroit qu’il était invisible du lac. Nous avons chargé notre matériel, puis nous sommes partis jeter un coup d’œil à ce chenal en prenant des airs de conspirateurs.


Nette rousse

Après avoir traversé une longue rangée de roseaux, nous sommes arrivés à un petit étang, mais sans réussir à trouver le moindre abri. Puis nous avons repéré un autre chenal étroit et bientôt nous avons du enlever nos cuissardes pour pousser le bateau. L’endroit, répugnant et plein de vase, évoquait un élevage de vipères aquatiques. Perchée à l’arrière du bateau, Rain nous observait avec une curiosité mitigée. Eurêka ! Nous avons soudain débouché sur un autre étang dont le centre était occupé par un merveilleux petit abri de chasse, construit avec des feuilles de palmettes.


Sarcelle

[…]Nous avons aussitôt installé nos leurres. L’abri était exigu, nous allions presque tirer épaule contre épaule. Mon ami a repoussé la bateau dans le chenal pour le cacher et décourager d’autres chasseurs de nous suivre. Nous étions à peine installés quand les becs-ronds sont arrivés. J’étais ravi que ces canards ne se posent pas, mais viennent explorer les mieux à toute vitesse –volant de gauche comme de droite, à une vingtaine de mètres au-dessus de nous. Car cela exigeait beaucoup d’adresse de notre part. Rain était si contente qu’on avait bien du mal à la maintenir sur son perchoir lors de fréquents ratés. Elle manifestait seulement sa vraie personnalité quand elle allait chercher un oiseau, le rapportait, puis faisait aussitôt volte-face pour batifoler dans l’eau. Il me fallait alors la hisser sur la plate-forme, tandis que l’eau ruisselait dans mes manches. Je détournais ensuite le visage pendant qu’elle s’ébrouait, puis je remettais un peu d’ordre dans notre camouflage.


Souchet

Très fiers de nos exploits de fins limiers et de tireurs émérites, nous avons atteint notre quota bien avant la tombée de la nuit. Le lendemain la chance nous a souri pareillement et nous avons encore soigné nos tirs. Malgré tout nous avons perdu quelques blessés et il était troublant de regarder la chienne, guidée par l’odeur du canard, nager en décrivant des cercles de plus en plus resserrés. Les becs-ronds, les becs-bleus et d’autres variétés de canards plongeurs descendent sous l’eau lorsqu’ils sont blessés ; puis ils s’agrippent à une herbe aquatique et restent sous l’eau en attendant de se noyer. Ce seul détail m’empêche de devenir un fervent adepte de la chasse au canard, malgré tous les plaisirs que procure ce sport. […]

En ce dernier après-midi, alors que nous retournions au pavillon, nous avons bénéficié de cette chance presque providentielle qui ne sourit qu’à ceux qui passent beaucoup de temps en plein air. D’abord, le soleil devint rouge sang derrière la fumée qui montait des champs de canne à sucre incendiés par les cultivateurs. Puis ce soleil rouge se prit dans les embruns de vagues, car le mauvais temps annoncé par la météo rendait le lac très agité. Les radeaux de foulques se défaisaient sur notre passage et le premier vol des sarcelles en route vers le sud tournoya dans le ciel en une nuée rapide. »

Jim Harrison, Entre chien et loup, Okeechobee.

Ségolène


 

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Lundi 09 Novembre 2009

Portraits de chasseurs par Joseph Cressot

Fureur des Vivres n° 23, novembre 2009, le gibier

Au début du siècle dans la campagne de la région de Langres. Des personnages très différents qui permettent à l’auteur de dresser des portraits vivants d’une époque révolue.




Portraits de chasseurs par Joseph Cressot

« Si maintenant les chasseurs sont légion chez nous, de mon temps, ils étaient trois seulement, sans compter les braconniers occasionnels ou invétérés, auxquels on attribuait – trop généreusement sans doute – les coups de fusil qui sonnent avant l’aube ou dans le crépuscule, au loin dans la campagne.




Mais venons-en à nos chasseurs patentés.

Le premier était un personnage à Paris, d’où il venait chaque année pour la chasse. Gros, rouge et le poil blanc, il faisait : Boû !, Boû et l’on disait bonnement qu’il soufflait des pois. Au demeurant, un excellent homme, affable et simple, mais qui, en ces temps-là, m’apparaissait lointain et redoutable. Je lui dois la révélation du costume classique des chasseurs bourgeois : la bombe de paille à visière, la veste de toile bise ou bleue, la carnassière à filet, les guêtres à petites pattes… tout ce que j’ai retrouvé dans les dessins de Cham.

Le deuxième était un laboureur, un grand vieillard, lent de gestes, lent de paroles, et d’enjambées plus lentes encore. On prétendait qu’il connaissait tous les lièvres du finage, poids et poil, famille et gîte. Quand on allait lui commander un pour quelques festins : « Un lièvre de combien ? » disait-il, et si l’on répondait : « Un lièvre de cinq-six livres. », l’on s’attirait cette réponse : « C’est-y cinq ou c’est-y six ? » Et l’on avait le lièvre demandé.

Il allait toujours du même pas mesuré, le fusil sur le bras, dans les trèfles et les betteraves, derrière ses petites chiennes jaunes, et, presque octogénaire, il chassait encore. La taille restait droite et les jambes fermes, mais les yeux s’en allaient. S’il faut en croire la légende, un soir de septembre, il lâcha ses deux coups sur un énorme sanglier. La bête foudroyée eut un sursaut et ne bougea plus. Sans s’inquiéter, notre homme revint à la maison et commanda un tombereau. Aux lanternes, on ne trouva qu’un tas de trèfle noirci, affaissé sous les pluies.




De ce jour, il ne chassa plus.

Le troisième chasseur était mon oncle Fane. Le démon de la chasse l’avait vaincu sur le tard et il avait plus de quarante ans quand il prit son premier permis.

Mon bon oncle était maigre et noir, barbu, le dos rond. De haute taille et de petite santé, ma grand-mère en avait fait un maitre d’école, moyennant quoi, il passa largement les quatre-vingt. Nerveux et d’humeur un peu chagrine, c’était le meilleur homme du monde ; le lui dois toutes les émotions d’un chasseur, si ce n’est de peser sur la gâchette, ce que je crois négligeable.

J’étais penché sur son épaule, pendant qu’il feuilletait un de ces énormes catalogues de Saint-Etienne, qu’il hésitait entre les canons choke ou demi-choke, entre l’acier double ou triple hercule, la bure feuille-morte et le velours à côtes.

Il ne voulut point de moi à sa première sortie, trop matinale et trop émouvante, il partit seul et revint seul. Mais dans la suite, que de fois j’ai porte le carnier!

Nous allions dans la rosée du matin ou l’aridité de l’après-midi. L’oncle était un terrible marcheur, tout en nerfs et en jambes et sans graisse; en une seule course, souvent, il me faisait voir les quatre cadrans du clocher, dont celui du nord qui n’a pas d’aiguilles. Nous traquions luzernes et friches, haies et sillons et j’ai appris là ce qu’est une promenade sous le soleil dans les mottes raidies d’un labour d’été.

Mon oncle n’avait pas le flegme du vrai chasseur. Le cœur lui sautait dès que Tom ou Stop ébauchait l’arrêt. Dès l’envol ou le premier bond, il lâchait ses deux coups : pan! pan! et j’ai cru longtemps que son fusil n’avait qu’une gâchette.

Il tirait mal le lièvre qui bondit en zigzag et la caille qui file à fleur de pré. Il eut plus de chance avec les perdrix, dès qu’il réussit à vaincre la surprise du départ et à ne plus tirer dans le tas. Son premier lièvre, il le massacra au gîte, sous une touffe de pommes de terre. Suffoquant d’émotion, il lâcha ses deux coups dans la bête. Quand la poussière et la fumée se furent dissipées, il ramassa quelque chose qui n’avait plus ni tête, ni entrailles et dont la tante réussit quand même à faire un civet.

L’oncle Fane rentrait rarement bredouille, car tout lui était gibier : jusqu’au merle et à la verdière, aux noix et aux pommes tombées. Grâce à lui, j’ai su de bonne heure que l’habit de la pie est glacé de vert, que le geai a des chevrons bleus et qu’il y a de quoi trembler devant le bec d’un corbeau…

Cher oncle Fane ! Un jour est venu où il a mis, pour ne plus l’en décrocher, son fusil au râtelier. L’ortie et sycomore poussent sur les décombres de la vieille cuisine où, près de l’âtre, sur la petite table basse, il savourait son lièvre réchauffé et son fromage plus parfumé qu’un vagabond. Mais j’ai devant moi son image pâlie : on le voit debout, guêtré, la crosse sur la cuisse et tenant par les oreilles le premier lièvre qu’il ne mit pas en bouillie. Il est sérieux et modeste. En face de lui, sur un banc de pierre, la tante est assise ; elle a laissé son tricot ; elle lève la tête vers le chasseur et lui sourit. »

Joseph Cressot, Le pain au lièvre, Les chasseurs

Ségolène
 
 
 

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