Lundi 01 Septembre 2008
Pour faire plaisir à Dédé
Fureur des Vivres n° 9, septembre 2008, le fromage
Il en va des fromages comme des hommes. Ca vit ça meurt et entre les deux, c’est capable du pire comme du meilleur.Ca se déchire, ça guerroie, ça vendrait père et mère pour une misère. Où bien ça recèle des trésors d’humanité, des merveilles insoupçonnées. Des surprises.
C’est le cas de Dédé et son Camembert.
Pour faire plaisir à Dédé
Dédé, c’était mon grand-père. Né à Honfleur, en Normandie. Vite monté à la capitale parce que c’est là qu’on trouvait du boulot. Chez Renault. Boulogne-Billancourt à longueur de journée, c’est sûr qu’il y avait de quoi te désespérer son homme. Et puis un jour, entre deux guerres, entre deux boulons à resserrer, au milieu des pièces à souder : un sourire italien. C’est Maria. Petit bout de femme d’un mètre cinquante avec talons sauf que c’était pas son truc les talons, à Maria. Elle, c’était plutôt les mules. Enfin, ce genre de choses.
De cette rencontre entre la Normandie et l’Italie (entre le Camembert et le Parmesan) est née Denise. Et Denise, belle plante qui rêve de devenir grand reporter, rencontre François, beau gosse originaire de Touraine qui rêve de devenir grand reporter. Ce qui fut fait, dans les deux cas... Et ces deux là donnent trois petits-enfants à Dédé et Marie.
D’aussi loin que je me souvienne, les déjeuners dominicaux et familiaux à Colombes chez mes grands-parents, se terminaient irrémédiablement par la même scène. Dédé dédaignait du revers de la main le dessert pour déshabiller, l’œil canaille, un Camembert au bouquet charmeur. C’était toujours plaisir de le voir planter son Opinel pile-poil au centre du fromage et s’en couper une part généreuse. Généreux aussi le verre de rouge pour lui tenir compagnie. On le sentait alors ailleurs, le grand-père. Loin du souvenir du fracas des machines, c’est à pieds joints dans le bonheur qu’il sautait dans ces moments là.
Et puis un jour, Dédé a fait la grimace.
S’est penché en avant pour mieux sentir. Mais sentait rien. En tout cas rien de bon qui vaille… A fixé le litron à ses côtés comme si son contenu pouvait être responsable de ce désarroi incommensurable…
Alors comme à chaque fois que quelque chose tournait plus trop rond à la maison, Dédé s’est tourné vers Maria. Il a demandé, sourcils froncés :
- Ben ?… Où qu’tu l’as trouvé c’te Camembert ?…
Sur l’étiquette de la boîte, en belles lettres rouges, était inscrit : « Garanti au lait pasteurisé ».
Et puis un jour, Dédé a fait la grimace.
S’est penché en avant pour mieux sentir. Mais sentait rien. En tout cas rien de bon qui vaille… A fixé le litron à ses côtés comme si son contenu pouvait être responsable de ce désarroi incommensurable…
Alors comme à chaque fois que quelque chose tournait plus trop rond à la maison, Dédé s’est tourné vers Maria. Il a demandé, sourcils froncés :
- Ben ?… Où qu’tu l’as trouvé c’te Camembert ?…
Sur l’étiquette de la boîte, en belles lettres rouges, était inscrit : « Garanti au lait pasteurisé ».
Inutile de mener l’enquête bien longtemps pour trouver un responsable au désarroi de Dédé. Le coupable avait signé son méfait en belles lettres rouges.
Je pourrais en tartiner des lignes et des lignes sur les inélégances du fromage au lait pasteurisé. Raconter par le menu comment le processus (le lait cru est chauffé à haute température afin d’y occire sans autre forme de procès germes et bactéries soupçonnées de porter atteinte à notre bonne santé) a donné naissance à des fromages sans relief, sans goût. Sans vie et sans passé. Des produits purement industriels destinés à alimenter les têtes de gondole des hypermarchés. Propres sur eux, en tous points identiques à leurs voisins de droite et de gauche. « Désormais, vos fromages se suivent se ressemblent !» proclamait fièrement, au milieu du siècle dernier, le slogan publicitaire d’un fabriquant de fromage au lait pasteurisé.
Et pourtant, quoi de plus différent qu’’un Munster, un Maroilles, un Cantal, un Comté, un Brie où un Coulommiers au lait pasteurisé, qu’un autre Munster, un autre Maroilles, un autre Cantal, Comté, Brie ou Coulommiers, pourvus qu’ils soient au lait cru…
Je pourrais en tartiner des lignes et des lignes sur les inélégances du fromage au lait pasteurisé. Raconter par le menu comment le processus (le lait cru est chauffé à haute température afin d’y occire sans autre forme de procès germes et bactéries soupçonnées de porter atteinte à notre bonne santé) a donné naissance à des fromages sans relief, sans goût. Sans vie et sans passé. Des produits purement industriels destinés à alimenter les têtes de gondole des hypermarchés. Propres sur eux, en tous points identiques à leurs voisins de droite et de gauche. « Désormais, vos fromages se suivent se ressemblent !» proclamait fièrement, au milieu du siècle dernier, le slogan publicitaire d’un fabriquant de fromage au lait pasteurisé.
Et pourtant, quoi de plus différent qu’’un Munster, un Maroilles, un Cantal, un Comté, un Brie où un Coulommiers au lait pasteurisé, qu’un autre Munster, un autre Maroilles, un autre Cantal, Comté, Brie ou Coulommiers, pourvus qu’ils soient au lait cru…
L’usage du lait pasteurisé pour la fabrication des fromages à donc eu deux conséquences notables : l’industrialisation à outrance au mépris des petits producteurs et la grimace à Dédé.
Donc, je résume la situation pour le dénommé Dédé qui n’a peut-être pas trop suivi mes propos tant il doit être occupé à taper le carton avec les anges : D’un côté l’usine, les machines, production à outrance et robots à la louche. De l’autre le terroir, la mémoire des hommes, le savoir faire ancestral.
En ce qui me concerne, la question du choix entre ces deux là ne se pose même pas. La transmission orale plutôt que le cahier des charges ?
Je signe à vie pour la vie.
Belote, rebelote et dix de der.
Je signe à vie pour la vie.
Belote, rebelote et dix de der.

Avec le temps, après ce constat, l’idée (fixe) m’est venue d’effacer une bonne fois pour toute cette vilaine grimace sur la bouille ronde et rougeaude à Dédé. Alors j’ai commencé à éviter les supermarchés, sauf cas de force majeure. Je me suis mis en tête que le fromage au lait cru, par les temps qui courent, risquait de devenir rare. Et rien que pour cela, ça méritait de se bouger les fesses, non ? Où le trouver, où chercher la perle rare ?...
C’est là que le jeu est devenu intéressant….
Car tout cela n’est qu’un jeu, n’est-ce pas ?
C’est là que le jeu est devenu intéressant….
Car tout cela n’est qu’un jeu, n’est-ce pas ?
Alors, je me suis mis à faire la tournée des fromagers, des marchés. Traquant toujours la bonne adresse, j’ai fouiné comme le ferait un chineur dans une foire à la brocante, un vide-grenier. Toujours à la recherche d’un article ancien, une édition originale, un disque de Django oublié, sinon disparu. J’ai bouquiné des ouvrages qui racontaient le temps d’avant. D’avant la grimace. Chercher à comprendre, fouiller encore, interroger ceux qui savaient, qui faisaient et font encore. Archéologue à pâte molle, peut-être mais à croûte fleurie, toujours. Et au lait cru, à jamais ! C’est comme ça. Je me suis pris au jeu… J’ai rencontré des gens formidables qui se battaient pour la plus importante des choses sans importance (pour reprendre une expression de Jean Loup d’Abadie au sujet du tennis) : la sauvegarde des fromages au lait cru.
Et à mon tour, le moment venu, j’ai décidé de raconter.
Et à mon tour, le moment venu, j’ai décidé de raconter.
Et tout ça pour quoi ?... Ben… Pour faire plaisir à Dédé, bien sûr !
Manu
PS : Dédé. Si tu lis ces lignes, ne va pas t’imaginer que ton petit-fils « donne dans le fromage ». Non. Il navigue dans le petit monde « fascinant » du marketing. Et c’est pas une raison pour faire à nouveau les gros yeux à Maria !
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Lundi 07 Juillet 2008
Mara, l’omnipotente
Fureur des Vivres n° 7, juillet 2008, les fruits rouges
La mara des bois, The fraise dans le vent, fait de l’ombre à toutes ses cousines. Et ça nous agace.
Mara, l’omnipotente

Il y a une réalité fruitière que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. L’illustre et inévitable mara des bois n’a pas toujours été là. Ben non. Il s’agit d’une variété récente, une quinzaine d’années à peine, mise au point en France. Et en trois petits lustres, cette baie à la saveur très proche de la fraise des bois s’est vu consacrée d’abord par les producteurs, puis par les consommateurs. Au point de faire de l’ombre à toutes ses consœurs. C’est la mara qui cache la forêt (de fraisiers), un peu à la manière de la golden avec les pommes dans les années 80. Souvenir douloureux s’il en est.


Pourquoi cette omnipotence? «C’est une variété remontante», explique Jean-Jacques Chollet, producteur de baies genevois. «C’est-à-dire qu’elle donne une première fois au printemps. Avant de refleurir et de redonner en été, puis jusqu’aux premières gelées. En outre, elle résiste bien aux maladies.» Productive et résistante: carton plein.
Une chose de sûre, la mara commence à nous les briser un brin. Non pas qu’elle soit gustativement désagréable, même si elle se délave et s’avachit vite. Mais vu qu’il existe plus de 600 variétés de fraises, dont certaines aux saveurs scotchantes, on aimerait bien pouvoir croquer dans les copines. Dans la succulente lambada ou la grosse cléry. Dans la douce ciflorette oui la délicate elvira. Ce n’est pas une mara de la dernière pluie qui va nous imposer la monogamie fraisière.
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Vendredi 04 Juillet 2008
Le scandale économique et humain de la fraise espagnole
Fureur des Vivres n° 7, juillet 2008, les fruits rouges
Que ceux qui ont mangé une seule fraise espagnole cette année lisent attentivement ce texte, et que ceux qui les méprisent le lisent aussi, une piqûre de rappel ne fait jamais de mal.
Le scandale économique et humain de la fraise espagnole
Le jeudi 12 avril 2007, Claude-Marie Vadrot écrivait dans la revue Politis le texte suivant :
Très instructif !
D'ici à la mi-juin, la France aura importé d'Espagne plus de 83 000 tonnes de fraises.
Enfin, si on peut appeler «fraises» ces gros trucs rouges, encore verts près de la queue car cueillis avant d'être mûrs, et ressemblant
à des tomates. Avec d'ailleurs à peu près le goût des tomates...
Si le seul problème posé par ces fruits était leur fadeur, après tout, seuls les consommateurs piégés pourraient se plaindre d'avoir acheté un produit qui se brade actuellement entre deux et trois euros le kilo sur les marchés et dans les grandes surfaces, après avoir parcouru 1 500 km en camion. À dix tonnes en moyenne par véhicule, ils sont 16 000 par an à faire un parcours valant son pesant de fraises en CO2 et autres gaz d'échappement. Car la quasi totalité de ces fruits poussent dans le sud de l'Andalousie, sur les limites du parc national de Doñana, près du delta du Guadalquivir, l'une des plus fabuleuses réserves d'oiseaux migrateurs et nicheurs d'Europe.
Il aura fallu qu'une équipe d'enquêteurs du WWF France s'intéresse à la marée montante de cette fraise hors saison pour que soit révélée l'aberration écologique de cette production qui étouffe la fraise française (dont une partie, d'ailleurs, ne pousse pas dans de meilleures conditions écologiques). Ce qu'ont découvert les envoyés spéciaux du WWF, et que confirment les écologistes espagnols, illustre la mondialisation bon marché.
Cette agriculture couvre près de six mille hectares, dont une bonne centaine empiète déjà en toute illégalité (tolérée) sur le parc national. Officiellement, 60% de ces cultures seulement sont autorisées; les autres sont des extensions «sauvages» sur lesquelles le pouvoir régional ferme les yeux en dépit des protestations des écologistes.
Cette agriculture couvre près de six mille hectares, dont une bonne centaine empiète déjà en toute illégalité (tolérée) sur le parc national. Officiellement, 60% de ces cultures seulement sont autorisées; les autres sont des extensions «sauvages» sur lesquelles le pouvoir régional ferme les yeux en dépit des protestations des écologistes.
Les fraisiers destinés à cette production, bien qu'il s'agisse d'une plante vivace productive plusieurs années, sont détruits chaque année. Pour donner des fraises hors saison, les plants produits in vitro sont placés en plein été dans des frigos qui simulent l'hiver, pour avancer leur production. À l'automne, la terre sableuse est nettoyée et stérilisée, et la microfaune détruite avec du bromure de méthyl et de la chloropicrine. Le premier est un poison violent interdit par le protocole de Montréal sur les gaz attaquant la couche d'ozone, signé en 1987 (dernier délai en 2005); le second, composé de chlore et d'ammoniaque, est aussi un poison dangereux: il bloque les alvéoles pulmonaires.
Qui s'en soucie? La plupart des producteurs de fraises andalouses emploient une main d'oeuvre marocaine, des saisonniers ou des sans papiers sous-payés et logés dans des conditions précaires, qui se réchauffent le soir en brûlant les résidus des serres en plastique recouvrant les fraisiers au coeur de l'hiver.
... Un écologiste de la région raconte l'explosion de maladies pulmonaires et d'affections de la peau.
Les plants poussent sur un plastique noir et reçoivent une
irrigation qui transporte des engrais, des pesticides et des
fongicides. Les cultures sont alimentées en eau par des forages
dont la moitié ont été installés de façon illégale. Ce qui transforme
en savane sèche une partie de cette région d'Andalousie, entraîne
l'exode des oiseaux migrateurs et la disparition des derniers lynx
pardel, petits carnivores dont il ne reste plus qu'une trentaine dans
la région, leur seule nourriture, les lapins, étant en voie de
disparition. Comme la forêt, dont 2 000 hectares ont été rasés pour faire place aux fraisiers.
La saison est terminée au début du mois de juin. Les cinq mille tonnes de plastique sont soit emportées par le vent, soit enfouies n'importe où, soit brûlées sur place.
... Et les ouvriers agricoles sont priés de retourner chez eux ou de s'exiler ailleurs en Espagne. Remarquez: ils ont le droit de se faire soigner à leurs frais au cas ou les produits nocifs qu'ils ont respirés ...
La production et l'exportation de la fraise espagnole, l'essentiel étant vendu dès avant la fin de l'hiver et jusqu'en avril, représente ce qu'il y a de moins durable comme agriculture, et bouleverse ce qui demeure dans l'esprit du public comme notion de saison. Quand la région sera ravagée et la production trop onéreuse, elle sera transférée au Maroc, où les industriels espagnols de la fraise commencent à s'installer. Avant de venir de Chine, d'où sont déjà importées des pommes encore plus traitées que les pommes françaises...
Patrick
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Jeudi 29 Mai 2008
Le sandwich est un marché
Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes
N’en déplaise aux chagrins qui n’y voient qu’un moyen de se nourrir : le sandwich est un marché. Et même un sacré marché bien gras pour ses acteurs. Certes les fidèles et furieux lecteurs ont eu droit depuis bientôt un mois à un sacré voyage. Le snacking de luxe ici, les artisans sandwichiers ou les sandwiches de la Grosse Pomme ou de l’Orient Extrême… Le voyage n’est pas fini. Mais revenons-en à notre bout de trottoir au bout duquel nous trouverons inévitablement une boulangerie qui dégorge de sandwiches sur les coups de midi ou une brioche dorée qui embaume les alentours d’un fumet irrésistible, affriolant pour les papilles.
Le sandwich est un marché
Certes c’est là que va s’acheter l’essentiel des 1,2 milliards de sandwiches vendus en 2007, le reste étant vendu en grandes et moyennes surfaces et tous les autres points de vente où passent et repassent les nomades que nous sommes tous, à un moment ou l’autre (les autoroutes, les aéroports, les gares avec leurs points de vente et leurs distributeurs automatiques). Tout cela pèse 3,8 milliards d’euros en 2007 et croît de 4,5% : vous comprendrez que nos papilles ne soient pas les seules à saliver devant pareils volumes. En haut de ce marché, deux acteurs poids lourds dont il faut comprendre comment ils voient les choses pour voir où l’on va : Daunat et Sodebo. Le créateur de Daunat, Monsieur Daunat, a ouvert fabrique en Bretagne en 1976 et fournissait en produits de snacking (oui on reviendra sur ça plus loin) tout le CHR (entendez le circuit de distribution des Cafés Hôtels Restaurants : je sais c’est pas glamour). A l’occasion d’un voyage à Londres, il découvre le sandwich triangulaire à base de pain de mie alors que l’essentiel des Français n’a pour seul repère que l’emblématique sandwich-SNCF. A ce vague cylindre caricaturé, Monsieur Daunat va ajouter une nouvelle géométrie mais surtout de nouveaux points de vente pour aller chercher le client là où il est. Enfin plutôt là où il passe. Sur les autoroutes, bien sûr avec une force de vente spécifique et une logistique ad-hoc, Daunat trouvera bien vite les écoeurés des « Restauroutes » de Jacques Borel International. Aujourd’hui Daunat va bien (170 millions d’euros de CA en 2007, 1000 salariés et plein de saisonniers… en saison, 3 usines en France). Personnellement je n’ai pas de nouvelles de Jacques Borel... On pourra ajouter à ces acteurs-producteurs, les acteurs-distributeurs avec leurs propres marques de distributeurs ou leurs tentatives de marque-concept comme Daily’Monop. Mais il ne faut pas sous-estimer le poids des sandwicheries : Brioches Dorées, Le Duff, Pomme de Pain et le tout récent Subway qui veut devenir n°1 en 2010 alors qu’il n’est arrivé qu’en 2001 (il n’est rien d’autre que le n°1 mondial –oui c’est possible- avec 29.000 « restaurants » dans 86 pays, un CA annuel de 11,3 milliards de dollars. Avec 85 « restaurants » en France, Subway sert 12.000 sandwichs chaque jour). Du lourd que je vous dis.

A10 – 6 mars 2008 – Aire Shell de Labouheyre
Et que nous fait-on manger pour à peine 3 € en moyenne, qui deviennent 5 € quand vous êtes nomades-captifs (sic) en aéroport et gare ? Du thon-crudités, du jambon-gruyère et du poulet rôti-mayo, hit parade écrasant –et terriblement classique- ! Est-ce bien la peine que les acteurs « rivalisent d’imagination » pour animer le rayon snacking qui se cherche quelque part dans les rayons alimentaires entre rayon traiteur ? Les distributeurs sont perdus, c’est de l’alimentaire, c’est du frais, ça se mange avec les doigts : il faut faire cohabiter salades, sandwiches, formules repas avec boisson et dessert, mini-trucs et multi-bidules pour « augmenter le débit moyen tout en résistant à la montée en gamme de l’offre ». Bigre. Chez Daunat on se rappelle de l’effet d’animation du rayon provoqué par un sandwich à la sardine… En 2007, une cinquantaine de nouvelles références en rayon : c’est pas de l’innovation ça ?
Nous voilà donc dans l’obligation de résoudre l’inusable question de la poule et de son œuf. Tous ces milliards d’euros, autant de « repas » avec des taches sur la cravate (ah la belle trace de mayo !) ou le chemisier, tout ça parce que les distributeurs nous abrutissent de leurs messages matraqués ou parce que les affreux industriels nous farcissent d’acides gras ? Mais sont-ce eux qui font transiter
- 5 000 véhicules dans une station-service d'autoroute,
- 100 000 passagers à Roissy,
- 350 000 voyageurs à la gare St.Lazare,
- 60 000 passagers à la gare de Juvisy,
- 120 000 personnes à la station de métro Opéra ? (source : http://www.transit-city.com/)
Ou comment expliquer que la pause déjeuner soit passée de 88 à 38 minutes entre 2000 et 2005 ? Dès lors, sommes-nous en phase de perdition ? D’après la Cofremca, 33% des Français consomment aujourd'hui dans la rue (contre 29% en 1996) et 27% consomment aujourd'hui dans les transports (contre 23% en 1996). Ah le bonheur d’un machin tout mou dans un TGV à 350 km/h avec la Vittel bouchon sport, les yeux dans le journal et les oreilles pleines elles aussi d’un « What a wonderful world ».


Les Echos 25 mars 2008
Ma chère poule et ton cher œuf, il va bien falloir qu’on assume ce que nous sommes devenus. C’est d’ailleurs ce que nous dit Patrick Lefranc, directeur marketing de Daunat « pour les 15-35 ans, acheter un sandwich est un plaisir dans un panel d’aliments possibles parmi les McDo, une pizza, un Daunat : se nourrir sans tabous ». Le goût de ces produits va de pair avec le service rendu, ne l’oublions pas.
Quelles sont les prochaines frontières puisque nomades nous sommes et de plus en plus nombreux ? Même si ce consommateur se plaît à ne supporter aucune classification, il n’en est pas moins sensible à sa nutrition. En tout cas il le devient. Toujours chez Daunat, on est très content de la gamme conçue avec Weight Watchers dont les produits sont de 50% en moyenne moins gras que les produits concurrents et qui ont pris 1,5% de part de marché en 2007. Amélioration du pain, de la sauce et de ce qui l’accompagne, recherche de goût (il y aurait paraît-il un pain focacia à base d’huile d’olive associé à un blanc de poulet, sauce yaourt aux herbes tout à fait goûteux et diététique), ça phosphore pour garantir que le marché continue à croître et nous à snacker. Le bio tente-t-il l’un ou l’autre industriel ? « On regarde, on teste, on observe » nous dit Patrick Lefranc. « Il faut bien voir que la production bio est totalement incompatible avec la normalisation, la constance de livraison, que nous impose la grande distribution. Quand ce n’est plus la saison de la tomate ou du concombre ou que seuls de petits calibres sont disponibles, comment faire ? ». Il y a fort à parier que les uns et les autres vont forcément se préoccuper très prochainement de nos snacks desserts, complément légitime d’un « bon » sandwich.
Quelle marque réussira donc à faire durablement la différence pour séduire de plus en plus de nomades ? En supposant que son outil industriel lui permette flexibilité et logistique impeccable, les nouveaux produits, vraiment nouveaux, parviendront-ils à nous faire sortir du poulet mayo et du thon crudité ? Cette logique agro-alimentaire industrielle qui fait plaisir au plus grand nombre nous évitera-t-elle les prédictions alarmistes des nutritionnistes les plus éclairés ? Voilà un débat furieusement tendance.
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Lundi 14 Avril 2008
L’amer que l’on bâillonne ici et bichonne là-bas
Fureur des Vivres n° 4, avril 2008, l'amer
Menus propos autour d’une défiance francophone et d’une tendresse italienne.
L’amer que l’on bâillonne ici et bichonne là-bas
Vous avez remarqué ? De part chez nous, on passe notre temps à essayer de museler l’amertume. De lui couper le kiki. De la dompter comme une méchante bête sauvage. On sucre le café. On panache la bière. On aromatise le thé. On braise les endives (d’ailleurs de plus en plus douces, les endives) pour les faire taire. Avant d’amadouer les asperges à coup de sauce hollandaise ou d’émasculer les artichauts force mayonnaise. Bref, au pays de Bocuse, l’amertume a droit de cité à condition d’être soigneusement bâillonnée et maquillée.

Radicchio

Radicchio
Pourtant, on se souvient d’avoir rencontré la saveur rebelle dans son plus bel état chez quelques chefs de renom. Chez Marc Veyrat par exemple. Mais aussi chez Michel Bras, à Laguiole. «C’est une saveur très élégante, qui traduit une certaine maturité chez le cuisinier qui sait la travailler », estime l’immense chef aveyronnais. « Mais attention, elle doit être utilisée par touche, avec discernement et prudence. Moi je l’adore. Elle laisse la bouche fraîche, tout en préparant les papilles à d’autres aventures », conclue joliment Michel Bras. C’est que, comme dit Annick Jeanmairet, cuisinière lutine de l’émission Pique-assiette, «l’amertume constitue un pôle de résistance, l'antithèse même du goût contemporain qui s’empiffre de gras et de sucré». Et toc dans les dents de Ronald.

Puntarelle

Puntarelle
On notera au passage que cette défiance francophone (mais aussi espagnole ou anglo-saxonne) devient tendresse en passant les Alpes. Il y a donc là une affaire de culture. Nos voisins italiens raffolent ainsi de chicorées à l’amertume carabinée, telle la radicchio di Treviso, la catalogna ou autre puntarelle, cuites ou crues. Les Italiens, encore eux, préludent leurs repas avec une gorgette de Cynar ou de Campari. Et l'achèvent avec un doigt de Fernet Branca ou d'Averna sicilienne. Sans oublier un ristretto tout noir. Bref, l’amer entoure la péninsule.
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Samedi 29 Mars 2008
Le Pain au Resto U de Bordeaux : une histoire sans faim
Fureur des Vivres n°3, mars 2008, le pain
Remontons quelque peu dans le temps pour appréhender la difficulté d’un bon pain produit en grande quantité, quasiment, osons le mot, industrielle, ... En 2002, le CROUS de Bordeaux qui gère donc tous les restaurants universitaires de Bordeaux, décide de frapper un grand coup, las de n’entendre que doléances sur la qualité de sa "restauration".
Le pain au Resto U de Bordeaux : une histoire sans faim
Première décision : s’attaquer à la sandwicherie qui attire pour son prix modique -et seulement pour cela- une bonne partie -les deux tiers !- des 50 000 étudiants servis par jour. Deuxième décision, courageuse il faut le dire, demander à Jean-Pierre Coffe se pencher sur le sujet.Lui-même acceptera cette mission bénévolement et demandera tout de suite à Jan Demaitre, puisque boulanger et bordelais, de l’aider dans cette mission. Premier constat du duo de rêve : devant la demande du CROUS d’augmenter la qualité du sandwich, se cache de fait un double problème, celui du contenu et celui du pain. Ils choisissent de travailler le sujet du pain. Jusqu’alors une très historique boulangerie familiale bordelaise, Marsans, devenue industrielle était le fournisseur attitré, avec une qualité très médiocre. Compte tenu des volumes nécessaires et de la réglementation en vigueur pour les appels d’offres à des fournisseurs, les marchés ne pouvaient être contractualisés qu’à de très bas prix en échange (si l’on peut dire...) d’un très gros volume de production de pain.
Plusieurs réunions sur l’ensemble d’une année scolaire auront hélas raison de l’enthousiasme de Jean-Pierre Coffe et de Jan Demaitre. Bonne nouvelle cependant, les cuisiniers du CROUS, eux, répondront présent et travailleront à longueur de réunion à améliorer le contenu du sandwich CROUS ou RU (mais j’imagine que les étudiants lui avaient donné un surnom beaucoup plus poétique). Et avec un certain succès, d’après JP Coffe et J. Demaitre, la mobilisation des cuisiniers du CROUS va porter ses fruits : au moins sur le contenu, l’amélioration sera sensible.
Mais sur le pain, patatras. Après plusieurs appels d’offres, rien de satisfaisant dans la quadrature du cercle entre qualité du sandwich, quantité de pain produit, rentabilité pour le CROUS et satisfaction de l’étudiant. Rien, nada, walouh. Constat d’échec ? Non pas ! Jan Demaitre croit encore suffisamment dans le projet pour proposer l’idée d’une boulangerie à créer par le CROUS, sur le tout nouveau site des Capucins à Bordeaux, ce lieu même qui a été depuis des siècles le véritable “ventre” de Bordeaux. Las, les calculs économiques auront raison de l’idée. M’est avis que ce ne sont pas les seuls calculs même si d’après Jan Demaitre “la rentabilité était acquise au bout de 10 ans”.
Voilà justement -sans doute- le noeud du problème. Pouvait-on dans ce type de structure se donner du temps pour arriver à une solution durablement bonne ? Force est de constater que non. Entre, d’un côté, de brillants gestionnaires technocrates, ultimes décideurs de la viabilité d’une idée et, de l’autre, des amoureux défenseurs du geste artisanal, le dialogue ne pouvait que virer à l’amère surdité.
Le pain pourra-t-il jamais être un produit industriel ? La réponse est non, définitivement. Le pain artisanal peut-il être produit en grande quantité ? La réponse est oui. D’ailleurs Jan Demaitre en veut pour preuve que Poilâne a bien réussi à produire du pain au levain à grande échelle mais à la mode artisanale avec 24 cellules de production, chacune animée par un boulanger qui pèse et pétrit à la main sa production. Pour 0,10 € de plus par sandwich, le pari paraissait jouable aux protagonistes de Bordeaux. Les gestionnaires n’ont pas voulu prendre le risque. “Si nous n’y arrivons pas, on arrête” sermonnait Jean-Pierre Coffe. Impossible de trouver de la farine de qualité “Tradition Française” en quantité suffisante, difficile d’avoir du personnel motivé et constant, plus facile de chercher de la productivité en coupant dans le temps de fermentation et d’utiliser des farines pas chères pleines d’additifs. Une histoire sans fin, vous dis-je, tout n’est affaire que de temps.
Alain
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Lundi 24 Mars 2008
De la semence au fournil
Fureur des Vivres n°3, mars 2008, le pain
Frédéric Gana et Tifenn Hervouët se présentent (vidéo)
Le pain fait partie de ces aliments de base, si communs qu’il faut avoir vécu un moment de pénurie pour se rendre compte à quel point il compte dans l’équilibre de notre alimentation quotidienne.
De la semence au fournil
N’avez-vous pas déjà vécu ce sentiment de « manque » lorsque votre boulanger part en vacances, habitués que nous sommes à la qualité du pain au levain*, réalisé à partir de farines sélectionnées, façonné à la main et cuit au feu de bois par notre artisan préféré ?
Mais justement, s’il s’agit de définir la «qualité», on est bien embêté de découvrir à quel point cet aliment basique s’il en est - mélange de céréales moulues, de sel et d’eau porté à la flamme - est devenu complexe et opaque dans nos sociétés industrielles…

Le blé de Nicolas Supiot

Le blé de Nicolas Supiot
En effet, malgré la loi Raffarin qui a permis la revalorisation de la boulangerie artisanale en la distinguant des « enfourneurs de pâtons industriels », l’industrialisation de la boulangerie, et de l’agriculture qui lui fournit sa matière première, a tout de même laissé quelques séquelles. Parlons simplement des farines qui sont pour la plupart additivées d’agents levants, de colorations, de textures, de conservations et autres arômes. Il est ainsi autorisé quatre additifs dans la farine sans obligation de les mentionner dans sa composition. D’autre part, la culture intensive de céréales en France, qui sont pour une grande partie destinées à l’exportation ou à l’alimentation animale, nous amène à importer des blés dits « de force » afin que nos boulangers disposent de farines panifiables ! Etonnantes pirouettes du commerce international…

Le seigle de Nicolas Supiot

Le seigle de Nicolas Supiot
Et puis tout de même, évoquons ce pain cuit au feu de bois… Interdit aujourd’hui ! Les artisans boulangers n’ont plus le droit de cuire leur pain dans un four « gueulard » où les miches côtoient les braises et la cendre… La cuisson dite au feu de bois ou au four à bois indique simplement que le système de chauffe du four est alimenté par le feu de bois qui donne sa chaleur à l’âtre sans contact direct. C’est donc seulement la chaleur issue du bois qui par conduction chauffe l’âtre. Le pain n’est donc à aucun moment en contact avec « l’ambiance » et les arômes que le bois confère à ces fours traditionnels.
Les meilleures farines, sélectionnées par des artisans soucieux de la qualité de leur matière première, sont souvent issues de céréales de variétés rustiques (le blé « rouge de Bordeaux » par exemple est très apprécié des paysans boulangers) cultivées selon des méthodes « douces » ou apparentées à l’agriculture biologique. Elles sont moulues à la meule de pierre afin de conserver une partie du son qui apporte sa coloration grisée au pain, des arômes complexes, tout en conservant les nutriments essentiels contenus dans cette première enveloppe du grain.Il est encore possible de trouver du pain véritablement cuit dans un four à bois à chaleur directe auprès d’artisans boulangers ou de paysans boulangers qui vendent leur production en direct (souvent sur les marchés ou directement chez eux au fournil). La plupart d’entre eux sont en agriculture biologique ou apparentée car cette démarche de sens et cette attention portée à la qualité s’exprime souvent depuis la semence jusqu’au fournil, en passant par des pratiques culturales respectueuses du vivant.
Ainsi, sans s’attarder sur les pratiques industrielles, le fait de s’intéresser à la complexité des ingrédients composants les pains modernes, y compris dits de qualité, peut amener à se poser cette question simple : est-ce que les boulangers savent encore faire du pain avec uniquement des céréales, de l’eau, du sel et du feu ? Je n’ai pas réalisé d’étude en ce sens et je ne crois pas qu’il en existe, une majorité en serait sans doute incapable sur la base de ces seuls ingrédients simples. La mesure de l’érosion des savoir-faire boulangers serait proportionnelle à cette réalité si elle était vérifiée. Ainsi, comme en agriculture, l’érosion des savoir-faire est compensée par des béquilles d’additifs délicatement mis à notre disposition par une industrie agro-alimentaire soucieuse de notre « bien-manger » ou plutôt de notre dépendance à ses produits !Je souhaitais soumettre à votre esprit critique et gastronomique ces quelques réflexions qui mériteraient cependant d’être approfondies, car si on peut encore trouver du pain agréable à nos sens, il me semble que le devenir d’une gastronomie plus responsable voudrait que l’on s’intéresse également, en amont de cette expérience gustative et sensorielle, à la qualité de la semence, aux pratiques culturales, aux savoir-faire impliqués dans la transformation jusqu’au produit fini. La gastronomie, en ne s’intéressant, trop souvent, qu’à l’aval de la chaîne alimentaire, laisse dans l’ombre le champ de mine de la biodiversité ainsi que l’érosion dramatique des savoir-faire traditionnels, des agriculteurs, des artisans, et des droits humains à la souveraineté alimentaire.
Je pense que la réappropriation du goût passe aujourd’hui par cette démarche complexe. Nous l’avons entamé avec ma compagne Tifenn HERVOUËT en 2001 avec la création de l’association L’Eau à la Bouche, œuvrant pour une gastronomie « responsable », puis en 2005 avec la réalisation d’un tour de France des producteurs qui nous a mené à la rencontre de plus de 80 personnages, paysans et artisans des métiers de bouche, dont les pratiques remarquables et innovantes, respectent l’environnement, la dignité humaine et préservent des savoir-faire tout en assurant leur adaptation à la modernité.
C’est l’une de ces rencontres que j’ai souhaité vous faire partager : Nicolas Supiot, paysan-boulanger en Bretagne et aujourd’hui président du réseau Semences Paysannes.

C’est l’une de ces rencontres que j’ai souhaité vous faire partager : Nicolas Supiot, paysan-boulanger en Bretagne et aujourd’hui président du réseau Semences Paysannes.

Mais avant d’entamer ce voyage dans le grand-ouest, je souhaitais alléger ce constat assez pesant par un autre, plus léger, en relation avec la symbolique du pain. En effet, au-delà de ces aspects plutôt techniques et règlementaires, le pain est aussi l’objet d’un cérémonial que nous avons eu la chance de vivre auprès des membres de l’association Parlez Villages dans l’Aisne. C’était au début de notre tour de France des producteurs et le pain déjà, s’imposait comme un fil rouge…
Nous avons partagé avec eux la cérémonie de la fabrication du pain puis de sa cuisson dans un fournil qu’ils ont réhabilité quelques années plus tôt. Nous avons ressenti la fabrication, le mélange des ingrédients, la pétrie, l’attente de la levée comme un moment d’intériorisation, une sorte de communion avec la matière à l’instar de celle décrite par les compagnons. Vient ensuite le moment de la cuisson, chacun apportant au fournil à l’heure dite les miches tièdes et gonflées. L’intériorisation laissant alors la place au partage, et au bonheur de cuire ensemble son pain, son aliment pour la semaine. L’émotion est intense et nous nous réjouissons de ces regards, ces sourires, les rires des enfants émerveillés par le spectacle des pains dorés qui sortent brûlants de l’âtre. Chaque nouvelle fournée est chargée de promesses et d’un bonheur renouvelé… C’est cela que le pain nous a appris. Faire son pain, en dehors de toute autre considération, c’est se réapproprier son alimentation, son rapport à la matière, et finalement, à travers la culture du levain, renouer avec les forces de vie.


De la semence au fournil
Portrait de Nicolas Supiot tiré du livre « PAYSANS, un tour de France de l’agriculture durable » de Frédéric Gana et Tifenn Hervouët – Ed. Transboréal
Le « rocher », le nom est plutôt bien choisi pour la colline granitique au sommet de laquelle nous accédons afin de rendre visite à Nicolas Supiot. Nous sommes à une trentaine de kilomètres au sud de Rennes, à Maure-de-Bretagne, en pleine forêt de Brocéliande. On retrouve ici tout ce qui fait la beauté de la Bretagne intérieure. La pierre magnifique et imposante affleure et contraste avec la végétation luxuriante de ce beau mois de mai. Rien ne semble avoir changé depuis des décennies.


Nicolas nous accueille dans sa jolie maison couverte de vigne vierge dont l’aménagement intérieur nous plonge immédiatement dans une ambiance singulière. De grandes dalles de pierre sombre nous permettent de nous adosser alors que notre hôte nous sert un café. Pierre, bois, enduits naturels, chaque objet est empreint de noblesse. Et le bonhomme nous inspire le même sentiment. L’aventure du pain qui nous a conduits sur ces terres réserve décidément bien des surprises, et celle-ci n’est pas la moindre !

Paysan boulanger. C’est comme cela que l’on définit l’activité de Nicolas qui consiste à semer des céréales, à les cultiver, à les transformer en farine puis en pain. Lorsque Nicolas déménage au Rocher après avoir vécu, péniblement, en banlieue parisienne, l’activité agricole lui semble un objectif naturel, et il se met aussitôt à la recherche de terres pour s’installer. L’entreprise paraît désespérée car le cours du foncier rend prohibitif l’achat du moindre arpent de terre, mais à force de persévérance, il parvient à acquérir quelques modestes parcelles dont personne ne veut. La terre y est difficile, l’accès guère pratique, mais peu importe, ce sont ses terres et il peut commencer à les travailler.

Pour ce boulanger atypique, semer les graines qu’il transformera en pain est une évidence. Commence alors un long travail de recherche sur les semences qui l’amènera bientôt à participer à la création du réseau Semences paysannes dont il assume aujourd’hui la présidence. En effet, les règles qui encadrent l’utilisation des semences et les méthodes employées pour les sélectionner ne lui conviennent pas du tout. Nicolas privilégie la « vitalité » de son pain, donc de ses semences, alors que la réglementation n’autorise que l’utilisation de semences sélectionnées pour répondre aux contraintes de l’industrie… Inutile de dire que les attentes de l’industrie et celles de la boulangerie artisanale comme celle de Nicolas sont antinomiques !
Refusant tout simplement d’utiliser les variétés hybrides et technologiques du marché, Nicolas se procure des variétés anciennes de blés de pays dont certaines ont plus de cent cinquante ans et qui sont directement issues d’une sélection fermière de la période préindustrielle. En effet, c’est plus tard que se répandront l’hybridation et l’adaptation des semences aux procédés industriels, au détriment de leur qualité nutritive, gustative, agronomique, et de leur vigueur végétative. Il mène différentes expérimentations, sème près de cent cinquante variétés différentes et en sélectionne une dizaine qui semblent convenir. Il se met à multiplier les semences « oubliées », qui font rapidement preuve d’une forte vigueur et d’une étonnante adaptation aux conditions de son
terroir pourtant ingrat.

Les semences de Nicolas Supiot
Un réseau de producteurs locaux se constitue afin d’étendre cette expérience et d’en confirmer les résultats grâce à un travail de groupe rigoureux. Dans le même temps, Nicolas commence à boulanger. Avec sa femme Véronique et plusieurs amis, il fabrique son propre four et développe un savoir-faire depuis le champ jusqu’au fournil ! Il moud lui-même son blé à la meule de pierre et le transforme en pain. Les résultats sont étonnants ; pourtant, d’après la science officielle, son blé n’est pas panifiable, car trop pauvre en gluten ! Or le pain lève, et plutôt bien ! Il est vendu avant même d’être fabriqué. Nicolas nous précise qu’un blé est en général considéré comme panifiable par les instances officielles à partir de 11 % de taux de protéines

Les semences de Nicolas Supiot
Un réseau de producteurs locaux se constitue afin d’étendre cette expérience et d’en confirmer les résultats grâce à un travail de groupe rigoureux. Dans le même temps, Nicolas commence à boulanger. Avec sa femme Véronique et plusieurs amis, il fabrique son propre four et développe un savoir-faire depuis le champ jusqu’au fournil ! Il moud lui-même son blé à la meule de pierre et le transforme en pain. Les résultats sont étonnants ; pourtant, d’après la science officielle, son blé n’est pas panifiable, car trop pauvre en gluten ! Or le pain lève, et plutôt bien ! Il est vendu avant même d’être fabriqué. Nicolas nous précise qu’un blé est en général considéré comme panifiable par les instances officielles à partir de 11 % de taux de protéines
insolubles (gluten). Le sien n’en contient pas autant. De plus, la force boulangère (indice de Zeleni) des blés actuels est d’environ 220 alors qu’au début du XXe siècle, elle était de 50. Si l’on s’en tient donc aux instances officielles, avant l’ère industrielle, personne ne mangeait de pain puisque les blés, contenant moins de gluten, étaient impossibles à panifier ! La science appliquée à l’industrie prendrait-elle quelque liberté avec l’histoire ?

Le blé noir de Nicolas Supiot

Le blé noir de Nicolas Supiot
L’orientation choisie par les semenciers s’explique par le fait que les procédés industriels qui visent à obtenir un pain très blanc et très levé maltraitent les glutens. Ils ont donc amené les sélectionneurs à ne travailler que sur des variétés de blé extrêmement riches en gluten, qui permettent à la farine d’en conserver suffisamment après un cycle de transformation particulièrement destructif et oxydant. Pourtant, à l’heure où les intolérances au gluten sont de plus en plus courantes, certains clients de Nicolas qui ont ce type d’allergie supportent très bien son pain ! Y aurait-il des bons et des mauvais glutens ? Ce qui est sûr, de l’avis de nombreux diététiciens, c’est que le pain blanc moderne, issu du processus industriel, composé d’une farine oxydée et complétée d’additifs afin qu’il présente une tenue et des arômes commercialisables, n’est d’aucun intérêt nutritionnel et serait même potentiellement allergisant…
Certains scientifiques et chercheurs de l’INRA s’intéressent d’ailleurs de près au travail de Nicolas tant ses résultats étonnent. Imaginez, des glutens non allergisants, des grains de blé qui donnent jusqu’à 70 épis par graine semée, des épis qui montent jusqu’à 1,80 mètre sans verser ! Le problème, c’est que le système d’homologation des semences en vigueur en France et en Europe rend hors la loi l’utilisation de semences non cataloguées. Le coût d’enregistrement, déjà prohibitif, d’environ 15 000 euros par semence proposée s’accompagne d’un référencement selon les critères « DHS », de distinction, d’homogénéité et de stabilité. Ce regard purement mécaniste posé sur le vivant est déjà choquant. Le vivant est-il stable ? Homogène ? Non ! La propriété essentielle du vivant est sa capacité à se reproduire, jamais à l’identique. La santé d’un écosystème tient à sa perpétuelle évolution et au rééquilibrage permanent de chacune de ses composantes. C’est ainsi que depuis des millénaires les paysans adaptent leurs semences aux spécificités de leurs terroirs, ce qui leur permet de résister naturellement à des déficits hydriques, à des parasites, ou à d’autres spécificités climatiques locales. En un mot, voilà notre Nicolas en campagne pour permettre aux paysans de semer, d’échanger, de vendre, d’utiliser des semences de variétés anciennes en toute légalité.

Cette rencontre provoque en nous une sorte de révolution intérieure, comme si un voile de brume se dissipait et que nous y voyions enfin clair. On parle beaucoup des pratiques agricoles mais trop rarement des semences alors qu’en réalité, l’essentiel réside bien dans le potentiel génétique qui est semé : les graines ! Les enjeux sont majeurs. Tous les fruits, légumes et céréales que nous consommons, biologiques ou non, sont soumis à ce fameux catalogue des semences – et donc à ses critères DHS –, qui recense des « clones » plutôt que des « variétés ». Les semences paysannes, réponse à des pratiques modernes pour le moins contestables, sont un fabuleux espoir pour les agricultures vivrières au Nord comme au Sud. Elles ouvrent la possibilité d’une grande autonomie des populations et pourraient constituer la base de leur souveraineté alimentaire.

Cette rencontre provoque en nous une sorte de révolution intérieure, comme si un voile de brume se dissipait et que nous y voyions enfin clair. On parle beaucoup des pratiques agricoles mais trop rarement des semences alors qu’en réalité, l’essentiel réside bien dans le potentiel génétique qui est semé : les graines ! Les enjeux sont majeurs. Tous les fruits, légumes et céréales que nous consommons, biologiques ou non, sont soumis à ce fameux catalogue des semences – et donc à ses critères DHS –, qui recense des « clones » plutôt que des « variétés ». Les semences paysannes, réponse à des pratiques modernes pour le moins contestables, sont un fabuleux espoir pour les agricultures vivrières au Nord comme au Sud. Elles ouvrent la possibilité d’une grande autonomie des populations et pourraient constituer la base de leur souveraineté alimentaire.
LE LEVAIN
Le Levain est issu du mélange et de la fermentation de la farine et de l’eau. De ces matériaux élémentaires, simplement mélangés, la vie s’éveillera au bout de quelques heures, accompagnée de bulles qui viendront discrètement troubler la surface du levain.
L’incorporation du levain ressemble finalement à un ensemencement de la pâte avec ce petit bouillon de vie. Un peu comme un feu qu’il faudrait entretenir pour ne pas qu’il s’éteigne, le levain est rafraîchi la veille de la fabrication du pain puis conservé selon deux méthodes différentes :
L’une consiste à mettre de côté un morceau de la pâte à pain avant que celle-ci ne cuise – ce pâton servant de levain pour la prochaine fabrication. L’autre méthode consiste elle à conserver un peu du levain de départ dit « levain chef » en n’en mélangeant pas la totalité à la pâte.
Dans cette seconde méthode, c’est le même levain qui peut donc être entretenu et conservé durant plusieurs années.
Le levain héberge une très grande diversité de levures et de bactéries. Ce sont elles qui apportent au pain sa complexité aromatique. Le levain s’enrichit également des spécificités du lieu où il est conservé et nous avons pu remarquer que l’odeur du pain variait, malgré une farine et une recette de fabrication identique, en fonction de l’ « ambiance » des lieux (présence de vaches laitières qui donnent un arôme de lait, ou d’une grange qui apporte, elle, une douce odeur de paille).
Outre l’arôme, le levain permet au pain de lever et contribue à sa vitalité du fait de la grande diversité biologique qui s’y trouve. Il autorise également une bien meilleure conservation, gage d’économies substantielles en évitant de jeter chaque jour un petit morceau de pain blanc tout sec… ou tout mou !
Les pains fabriqués à la levure dite « de boulanger » se conservent moins bien et présentent des arômes plus uniformes et standardisés.
Cette première découverte avec les levures ne sera pas la dernière puisque bientôt, la route nous mènera à la rencontre des levures du fromage et de celles du vin. Ce voyage nous transporte finalement à la redécouverte de la symbolique des aliments autour de ces trois piliers que représentent ces produits alimentaires universels, pain, vin, fromage, base de l’alimentation de millions d’humains depuis des générations. Et les levures, au cœur de la vie, mais cela est une autre histoire…
Notes :
Réseau Semences Paysannes
Cazalens - 81600 Brens
Tél/fax : 05 63 41 72 86
Association Parlez Villages
Aux bons soins de la famille de Galzain
5, route de Château-Thierry
02810 Veuilly-la-Poterie
Frédéric Gana et Tifenn Hervouët
Livre « PAYSANS, un tour de France de l’agriculture durable » de Frédéric Gana et Tifenn Hervouët – (Ed. Transboréal – collection la clé des champs)
Notes :
Réseau Semences Paysannes
Cazalens - 81600 Brens
Tél/fax : 05 63 41 72 86
Association Parlez Villages
Aux bons soins de la famille de Galzain
5, route de Château-Thierry
02810 Veuilly-la-Poterie
Frédéric Gana et Tifenn Hervouët
Chemin Faisant – Association L’Eau à la Bouche
Le Mons - 19800 Vitrac-sur-Montane
Tél : 05 55 27 37 42 – 06 09 42 49 73
cheminfaisant@loalabouche.org
Association l'Eau à la Bouche
Gastronomie responsable
Association l'Eau à la Bouche
Gastronomie responsable
Livre « PAYSANS, un tour de France de l’agriculture durable » de Frédéric Gana et Tifenn Hervouët – (Ed. Transboréal – collection la clé des champs)
Frédéric et Tifenn nous font partager leur aventure au travers de 25 portraits illustrés.
128 pages - 141 photographies - ISBN : 978-2-913955-52-3
Voir une chronique de Ségolène sur ce livre.
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mots clés : Gana (Frédéric)
, pain
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Jeudi 14 Février 2008
Marchands de soupe
Fureur des Vivres n°2, février 2008, potages, soupes et veloutés
Il en est d’eux comme des marchands d’eaux. Est-ce bien raisonnable ? Est-il moralement concevable que la soupe, notre bonne vieille soupe, puisse faire l’objet d’un commerce, voire d’une industrie, pire encore de multinationales soupières ?
Marchands de soupe
Hélas, oui, il faut le confesser, il en est ainsi, «ils» sont aussi devenus les rois de la soupe après être devenus rois du lait, du café, du chocolat et de l’eau. En fait si l’on remonte à quelques 150 années en arrière, c’est bien sans eau qu’est née la soupe moderne. En Suisse, pays d’innovations culinaires, c’est Julius Michael Johannes Maggi qui s’y colle en achetant, dès l’âge de 15 ans, son premier moulin. Pour faire meunier comme papa. Notez qu’il a dans les veines l’art de réduire en poudre…
Nous sommes à Kempttal, dans la vallée de la Kempt. Julius est curieux et observateur. Dans les années 1865-75, il note que le développement industriel à marche forcée impose des changements sans précédent à la société qui l’entoure. La main d’œuvre féminine, qui trouve du travail partout, ne peut plus consacrer le temps nécessaire à la confection des repas. La rengaine n'a pas changée... Déjà les autorités s’emparent du problème. Et quand Julius Maggi entre en contact avec Fridolin Schuler, un des conseillers de la Société Suisse d’utilité publique, ils ont tôt fait de s’entendre sur le thème de la discussion annuelle de la noble assemblée. Ce sera à Glaris en 1882 et on y parlera de «L’alimentation de la population ouvrière et ses insuffisances». Fridolin plaide pour une plus large utilisation des légumineuses, hautement nutritives, facilement digestibles et prêtes rapidement. Et Julius se colle à la mise au point industrielle. La poudre ça le connaît mais il ne suffit pas d’écraser, il faut déshydrater et garder le goût, enfin une sorte de.
Nous sommes à Kempttal, dans la vallée de la Kempt. Julius est curieux et observateur. Dans les années 1865-75, il note que le développement industriel à marche forcée impose des changements sans précédent à la société qui l’entoure. La main d’œuvre féminine, qui trouve du travail partout, ne peut plus consacrer le temps nécessaire à la confection des repas. La rengaine n'a pas changée... Déjà les autorités s’emparent du problème. Et quand Julius Maggi entre en contact avec Fridolin Schuler, un des conseillers de la Société Suisse d’utilité publique, ils ont tôt fait de s’entendre sur le thème de la discussion annuelle de la noble assemblée. Ce sera à Glaris en 1882 et on y parlera de «L’alimentation de la population ouvrière et ses insuffisances». Fridolin plaide pour une plus large utilisation des légumineuses, hautement nutritives, facilement digestibles et prêtes rapidement. Et Julius se colle à la mise au point industrielle. La poudre ça le connaît mais il ne suffit pas d’écraser, il faut déshydrater et garder le goût, enfin une sorte de.
Pas plus de deux ans seront nécessaires pour la mise au point et la présentation à la Société Suisse d’utilité publique, le 19 novembre 1884, qui se traduira par un accord (admirez le génie marketing de l’époque) entre Maggi & Cie et la Société Suisse garantissant à l’industriel le patronage et la promotion vers le grand public en échange de «prix déterminés ne pouvant être modifiés que d’un commun accord». Le développement sera plus lent que prévu. Notre Julius a beau ouvrir des bureaux de ventes à tour de bras à travers l’Europe, étendre sa gamme en 1889 et mettre au point son célébrissime «Bouillon Kub», les ventes ne décolleront qu’à partir de la toute fin du XIX ième siècle «grâce à la qualité des produits» note l’historien. Maggi fusionnera le 5 décembre 1947 avec Nestlé.Aujourd'hui quand vous jouez à pousse-caddie et que vous franchissez en ethnologue averti les rayons «soupe», même en tentant une percée au rayon ultra-frais, vous mesurez le chemin parcouru. En grande distribution française, ce marché pèse 280 M€ et sa vie n’est pas un long fleuve tranquille. Certes la bataille entre les 3 géants Nestlé, Unilever et Campbell (Liebig et Royco) semblait close depuis longtemps. C’était sans compter l’arrivée des «petits» nouveaux venus du légume frais, Bonduelle, ou de la charcuterie, Herta. Sans compter les multiples acteurs dits de niche, Sill La Potagère, Picard dans le surgelé, Crealine, «leader» qu’ils disent, sur le marché des soupes fraîches (une innovation terrible, la soupe en «cup» - une boite, son couvercle, une serviette et une cuillère … télescopique, ça ne s’invente pas, ça s’innove).
Au risque d’être lassant, le marché de la soupe est loin d’être aussi ringard que l’image du plat lui-même. Avez-vous goûté au «Potiron, châtaignes et cumin» de Bonduelle ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas encore régalé de «ma pause Pur’Soup» de Liebig en bouteilles plastique de 25 cl, dite facile à glisser dans un sac et «micro-ondable» ? Et vous ne connaissez la soupe qu’en hiver et chaude, bien sûr. L’été prochain vous craquerez pour sûr devant le gaspacho d’Alvalle. Ou d’autres produits de Créaline. Où sont les tendances de fond ? Les produits frais (enfin ceux vendus au rayon frais) croissent de 45% par an mais ne pèsent qu’un petit 7300 tonnes par an pour 25 M€ de valeur totale. Le reste est dans le déshydraté (20%) et surtout dans la brique (60%). Fort de la campagne prophylactique «5 fruits et légumes par jour», la soupe se bouge et propose de plus en plus de produits «naturels», voire même à teneur réduite en sel. Royco aurait même mobilisé ses chercheurs pour éliminer tous les colorants et conservateurs des recettes. Tout ça pour tenter de rattraper Maggi et son radical «Panier de légumes» avec la mention «100 % naturel» en très gros. Mais Knorr n’a pas dit son dernier mot avec son «Gorgée de verdure» (en brique de 50 cl). On rêve, quoique très peu de temps, puisque cela en dit long sur la composition exacte de toutes ces soupes bien trop aguicheuses.
Difficile de résister à l’humour involontaire de Knorr (respect pour le leader du marché) qui nous propose une soupe-party à partir de votre soupe Knorr préférée bien sûr, vous ajoutez des amis autour de la table et des ingrédients dedans. Allez soyez fou, «osez le sucré-salé ou l’onctueux-croustillant mais ne mélangez pas trop d’ingrédients». Avec jeu-concours de recettes, votes en ligne, produits dérivés (la boutique Soupe Party) : une vraie soupe. Saluons aussi les percées haut de gamme «légumes aux éclats de foie gras » de Picard. Y’a d’la rumba dans le potage.Et ce n’est pas fini. En ces temps de Grenelle très verdure-verdure, il n’y a pas loin à imaginer que des bilans carbone soient gentiment suggérés aux acteurs de la filière ou popularisés auprès des consommateurs. L’on s’apercevrait alors que l’on transforme, transporte et assimile 95% d’eau par litre de soupe en brique, en bouteille, en cup. Et que tout cela coûterait cher en plus d'autres effets devenus insupportables. La soupe en sachet, voilà l’avenir, la nouvelle tendance écolo-correcte. Sacré Julius, quel visionnaire !
C’est hors sujet mais irrésistible : un séjour récent, très intéressant mais beaucoup trop court en Pologne m’a fait découvrir un art de la soupe tout à fait consommé. Jugez plutôt, servie dans des miches de pains creusées.
"Zurek"
On a même goûté à un “BARSZCZ CZERWONY”, un bortsch quoi, délicieux.
Mes sources :
Nestlé Cent vingt cinq ans de 1866 à 1991, Jean Heer, Editions Nestlé
mots clés : Alain
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Vendredi 04 Janvier 2008
Légumes oubliés : mais pourquoi donc ?
Fureur des Vivres n°1, janvier 2008, les légumes oubliés
Certes, pas complètement oubliés puisque ici et là nous en entendons parler et nous en trouvons plus ou moins au hasard de nos pérégrinations sur les marchés. Mais à quel prix ? Dans le ventre des Capucins à Bordeaux, 4 € le kilo de topinambours, 18,50 € le kilo de crosnes ! Mais nenni pour le salsifis, le panais ou le rutabaga.
Légumes oubliés : mais pourquoi donc ?
Parce que les consommateurs les ont oubliés ! Ma grand-mère m’a confié récemment qu’elle n’aimait pas les topinambours. Trop de souvenirs de disette en des temps de guerre pas si lointains. Nous les consommateurs lambda de base en avons oublié les recettes, les modes de préparation et le goût bien sûr. Restons calmes, courtois et polis, nous ne parlerons pas non plus des apports nutritionnels et de l’acte de nourriture conçu comme citoyen pour une toute petite minorité, qui consommerait de l’oublié pour militer en faveur d’une biodiversité préservée. Faut dire que l’avantage d’une boîte de petits pois, ouverte d’un tour de main, avec sa carotte et son oignon blanc (la consommation française de petits pois frise les 90% en légumes appertisés, quasi tout le reste étant en surgelé), quand il n’arrive pas en barquette prête à micro-onder avec son blanc de poulet ou sa tranche de rôti, cet avantage donc est énorme face à la laborieuse étape de l’épluchage du topinambour. Par pudeur et charité, j’évite de narrer le pelage du salsifis. Et si on a oublié le tour de main de préparation, est-il besoin de parler de la disparition de la recette et de l’association avec viande, poisson ou tout autre élément carné ?
Parce que les industriels n’y croient pas ! Les consommateurs sont conservateurs par définition, nous disent les industriels. Une recette innovante aura beaucoup moins de succès qu’un nouveau conditionnement. Regardez le sucre en poudre qui oublie son vieux sachet pour se retrouver en brique à bec verseur ou en poche plastique avec la même fermeture. Mais cette résistance ne sera pas le plus gros des obstacles. L’industriel par définition achète des matières premières agricoles, les passe à l’usine, les conditionne et livre la grande distribution. Tout cela tourne de façon plus ou moins harmonieuse et bien rythmée mais surtout régulière, toute l’année. Avec une production de l’hémisphère sud qui prend le relais des pays du Nord, une fois la récolte faite en saison. Si les topinambours et autres crosnes ont été oubliés chez nous, en est-il autrement chez nos frères et sœurs du Sud ? Sont-ils à même d’en produire autant que des haricots du Kenya, des tomates du Maroc ou des cerises du Chili ? Sans nul doute… Donc même si tous les furieux de la terre réclamaient leurs doses de topinambour hebdomadaires, les industriels ne pourraient rien pour nous. Rien, nada, que dalle. Parce que le problème, comme sa vérité, est ailleurs…
Parce que les semenciers s’en foutent ! Voilà, chers lecteurs, vous savez enfin tout du pourquoi de la mort de « topi » et « salsi » feux nos fantasmagoriques tubéreux. Il y a un sorcier qui s’amuse à nous dicter ses goûts et les légumes qui vont les transporter. C’est donc à lui que l’on doit la tomate imputrescible, le revival de la tomate cœur de boeuf et autre pomme Pink Lady, bonne de l’automne au printemps. La corporation des semenciers n’a pas mis de topinambour ou de crosne dans son catalogue. Dès lors, comment l’agriculteur va-t-il pouvoir s’en procurer ? Le rôle du semencier va bien au-delà du statut de marchand de graines : il assure par la sélection d’hybrides, la meilleure performance de la graine, sa plus grande productivité et sa meilleure efficacité dans sa résistance aux maladies. Les variétés n’étant pas améliorées, les agriculteurs ne vont pas s’y précipiter.
Résumons-nous : les légumes s’oublient parce que les consommateurs les oublient, parce que les industriels n’en proposent pas dans leurs plats et parce que les semenciers n’y croient pas depuis longtemps. Reste qu’il faudra m’expliquer comment a été réussie la percée du blé tendre (certes il y a eu un industriel-pionnier pour y croire) ou celle du maïs doux. Ou, dans une moindre mesure sans doute, le quinoa paré de vertus diététiques et alter-mondialistes. Faudra-t-il à la manière de Parmentier faire garder de jour par l’armée des parcelles de panais pour susciter l’intérêt de tout ce beau monde ?
mots clés : Alain
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L'ours en fureur
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