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Fureur des Vivres

Jeudi 08 Mai 2008

Manger dans la rue au Moyen-Âge

Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes

La scène est censée se passer bien après le moyen-âge, certes. Mais les manières de manger étaient encore assez semblables à celles des siècles précédents même si des progrès considérables avaient été faits en matière de nourriture, manger dans la rue pour une honnête femme n’a encore rien de répréhensible. (Et puis j’aime beaucoup cette scène et cette œuvre) 

Manger dans la rue au Moyen-Âge

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Deuxième acte, scène V
 
Cyrano :
-         Je tire
Ma lettre si je sens seulement qu’il y a
Le moindre espoir !...
Roxane masquée, suivie de la duègne, parait derrière le vitrage. Il ouvre violement la porte
-         Entrez !...
Marchant sur la duègne.
-         Vous, deux mots, duègna !
La Duègne
-         Quatre.
Cyrano
-         Etes-vous gourmande ?
La Duègne
-         A m’en rendre malade
Cyrano, prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir
-         Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade ….
La duègne, piteuse
-         Heu…
Cyrano
-         …Que je vous remplis de darioles.
La duègne, changeant de figure
-         Hou !
Cyrano
-         Aimez-vous le gâteau qu’on nomme petit chou
La duègne, avec dignité
-         Monsieur, j’en fais état, lorsqu’il est à la crème.
Cyrano
-         J’en plonge six pour vous dans le sein d’un poème
De Saint Amant ! Et dans ces vers de Chapelain,
Je dépose un fragment moins lourd de poupelin
-         Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
La Duègne
-         J’en suis férue !
Cyrano, lui chargeant les bras des sacs remplis
-         Veuillez manger tout ceci dans la rue.
La duègne
-         Mais…
Cyrano, la poussant dehors
-         Et ne revenez qu’après avoir fini !
 
 


La vente à la fenêtre
Les habitants des villes qui ne disposaient pas chez eux d’un lieu spécifique pour faire la cuisine, et c’était fréquent dans les classes les plus modestes, devaient se contenter de manger soit des pains «accompagnés», que nous nommons tartines, soit de la nourriture qu’ils achetaient toute préparée. Car le prêt à manger était nourriture habituelle dans les villes au Moyen-âge. Chacun peut se ravitailler chez le chaircuitier, l’oyer, le rôtisseur, le boulanger ou le pâtissier comme Cyrano. Chaque métier préparait des plats spécifiques :
-         chez l’oyer on achetait des volailles rôties ou des morceaux de volaille surtout des oies,
-         chez le rôtisseur des pièces de viande rôtie et de pissons en Carême,
-         chez le chaircuitier des saucisses et des boudins
-         chez le boulanger divers gâteaux comme les darioles et du pain,
-         chez le pâtissier des pâtés de viande, de poisson, de fromage, des rissoles et talmousses.
Ces artisans vendaient la nourriture dans les échoppes, à la fenêtre comme on disait, c'est-à-dire sur le volet de bois que l’on rabattait dans la journée. On se faisait servir dans un plat que l’on apportait ou sur une belle tranche de pain, le tranchoir qui servait d’assiette même à table. Et soit on rentrait manger chez soi, en famille, soit on s’installait sur les marches d’une église, ou le banc d’une place soit on mangeait tout en marchant. C’était bien pratique pour les jeunes célibataires, étudiants, manouvriers, tâcherons qui ne disposait que d’une soupente pour tout logement et les voyageurs, pèlerins et marchands.

 
Les crieurs des rues
«Chaudes oublés renforcies» criait l’oublieur «galètes ou chaudes eschaudez» le boulanger et «Chaus pastéz i a et chaus gastiaux» le pâtissier.
Les employés des artisans étaient envoyés dans les rues vendre aux passants les nourritures qui pouvaient se manger à la va vite. Chacun attirait l’attention des badauds par un cri bien spécifiques, on imagine assez aisément la cacophonie des certaines rues.
On pouvait ainsi se sustenter de petits pâtés chauds qui étaient des pâtés en croûte, de flans, de tartelettes, de gaufres, de fouaces, de nieules, de brioches. Sans oublier les marchands des quatre saisons qui vendaient à la pièce des fruits et des légumes et les porteurs d’eau qui servaient au gobelet et les laitières qui offraient du lait au détail. Pour ceux qui désiraient du vin, il suffisait d’aller avec son pot chez le tavernier qui vendait, lui aussi «à huis coupé et pot renversé».
 

Darioles
 
Rissoles : chaussons à la viande ou à la moelle frits.
Talmousses : préparation au fromage dans une croute de pâte en forme de tricorne
Oublies : Gâteaux de pâte légère cuits entre deux fers plats chauffés au rouge, sorte de gaufres
Echaudés : cercles ou morceaux de pâte bouillis puis rôtis au four.
Darioles : petits flans en croûte
Fouace : pâte à pain amélioré cuite sous la cendre.
Nieules ou nioles : ruban torsadé de pâte non levée, bouilli dans une eau additionnée de cendres de sarments, découpé en morceaux qui sont et séchés au four. 
 
Boire et manger à la va vite, en marchant au milieu d’une foule bigarrée ou au soleil dans un coin tranquille, une vieille habitude que nous avons remise à la mode. Et si nous y regardons d’un peu plus près, on distingue des similitudes dans les préparations. Quand on croit inventer en cuisine…

Ségolène


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Mercredi 07 Mai 2008

Un matin en 2005, à New York par beau temps...

Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes

Ce mois de mai 2008 nous accueillons Maurice Bensoussan, écrivain, qui va nous entrainer au fil de 4 articles dans ses souvenirs de français expatrié. Nous ne pouvions faire ce numéro consacré aux nourritures vagabondes sans lui. Pour en finir avec les rues de New York, nous y revenons en 2005. 


 

Un matin en 2005, à New York par beau temps...

Les guides touristiques rappellent à ceux qui croient bien connaître New York, que : «New York d'aujourd'hui n'est pas le New York de papa. Ce n'est pas non plus, le New York de votre grand frère, en fait, ce n'est probablement pas le même New York, que vous avez connu la dernière fois où vous y êtes passé. Les choses changent dans cette ville rapidement, plus rapidement que les séries télévisées; ce qui est à la mode une semaine peut être jeté à la poubelle, avant votre prochain voyage ici. La seule chose que vous serez sûr de retrouver à New York, est son état constant de flux.» Si donc le flux d’individus arpentant fébrilement les rues de Manhattan, continue d’exister, alors le street food est toujours là, omniprésent. Comme un écho, le programme du dimanche 13 novembre 2005, de la NPR 1 (la National Public Radio) remet une couche : «Les New-yorkais ne sont pas étonnés d’apprendre, que la meilleure nourriture de la ville, peut être servie sur ses trottoirs. La ville de New York est le lieu où des milliers de stands et des charrettes de nourriture, colportent de tout, depuis des pretzels, à la saucisse de kielbasa (saucisse originaire de Pologne, phrase qui si elle est prise à la lettre, est un pléonasme, qui signifie saucisse de saucisse), aux sandwiches de falafels et même, aux plaisirs végétariens. La semaine dernière, un concours s’est tenu à Manhattan, pour honorer les hommes et les femmes qui aident à faire que le déjeuner de notre ville, puisse se dérouler en une minute.» Non, l’auditeur qui vient d’entendre entre deux jingles, ce texte, ne rêve pas. Serait-ce possible que le fast food se juge désormais, au temps qu’il prend, pour le préparer ou pour l’ingurgiter ? 

 
En fait, le street food à New York du vingt et unième siècle est toujours le même si on parle de saucisses, de hamburgers, de pizzas et autres tacos, en y apportant quelques nuances. Ce qui est nouveau, c’est l’intérêt que les grands chefs des restaurants que l’on nomme gastronomiques, ont pour la chose. Depuis l’origine, des marchands ambulants qui s’étaient enrichis, quittaient parfois la rue pour ouvrir un restaurant. Ainsi, quand le méticuleux, Albert Feltman, qui vendait des wieners insérées dans un petit pain mollet, compta avoir débité en 1871 2, 3 500 sandwiches, il sous-loua un bout de terrain à Coney Island et installa une bicoque en bois, avec comptoirs en façade, pour servir les passants. Il changea de local un peu après et inaugura, le Feltman's German Gardens, qu’il agrandit tous les ans, par une terrasse, une salle de bal, pour en faire le restaurant le plus coté de l’île, avec ses 8.000 places assises. Un de ses préparateurs de sandwiches, venu en 1912, de sa Pologne natale, Nathan Hendwerker fit le chemin inverse et ouvrit un petit stand pour vendre des Frankfurter sandwiches, assaisonnés, disait-il, avec un mélange "secret" d'épices, conçu par son épouse. En 1916, le Nathan's Famous Coney Island Hot Dog voyait le jour, pour devenir après la seconde guerre mondiale, la plus grande chaîne de la chose, aux Etats-Unis. Mais cela restait confiné entre restaurateurs de mets populaires.

 
Ce fut autre chose quand La Bonne soupe, restaurant très estimé de la cinquante cinquième rue, avait tenté de lancer dans les années 1980, quelques charrettes, pour vendre ses préparations simplifiées, aux passants. C’était déjà d’un standing plus élevé, s’agissant d’un restaurant de classe moyenne, qui se lançait dans le street food. On n’alla pas à l’époque, un cran plus haut et depuis… On pouvait penser que Danny Meyer, avec le succès de ses restaurants et notamment de, Tabla, sur Madison Square Park, servant pour 75 dollars, un menu qualifié de «patchwork de différentes cuisines du monde», n’avait nul besoin de street food et pourtant… Comme il aimait, à titre personnel les hot dog, il a ouvert son propre stand, pour débiter au milieu du parc, des saucisses chaudes ! Le Lyonnais Daniel Boulud, qui trône sur les restaurants chics de New York, vit l’un de ses bons adjoints, Daniel Perry Lang, le quitter pour installer une charrette à Wall Street, qui sert du chilli con carne. Le bon piment qu’il utilise pour son Chilli vient directement, du Texas, que le chef cuit avec des «cubes de bœuf, aussi grands que des dès des casinos de Las Vegas» et qu’il sert dans un bol, contenant la sauce, avec une tortilla de maïs (et en option, des haricots rouges que la recette mexicaine originelle n’a jamais eus). On peut avoir cet excellent chilli pour 12 dollars, soit, le double(!!) du prix habituel des confrères. Il est en effet, directement en concurrence avec les charrettes de Daisy May qui sévissent à Times Square et au Rockefeller center, pour servir, l’une du chilli et l’autre, différentes variétés de barbecue, à 6 dollars ou plus, ce qui est déjà relativement cher pour un déjeuner sur le trottoir.

 
Gray Kunz chef irlando suisse, à la tête du Café Gray 3, au troisième étage de la tour Time Warner, s’est associé avec l’Alsacien, Jean-Georges Vongerichten, plusieurs fois consacré «Meilleur Chef de l’Année», pour créer le restaurant Spice Market, que les critiques qualifient «d’ode au street food du sud asiatique». Voici maintenant, que ce que l’on mange dans la rue, inspire les grands chefs ! Doit-on rappeler que feu Courtine traitait ces produits que l’on mange dans la rue de néfaste food ? Ou oublier et se joindre aux éloges des chroniqueurs (mais oui, il y a aussi des chroniqueurs pour le street food), qui affirment sans sourciller, que nous vivons la «chose la plus passionnante, que connaît la nourriture de rue de New York, depuis l’arrivée des falafels 4.» 

1 Poste de radio qui s’auto qualifie de « Producteur et distributeur, internationalement acclamé, de nouvelles, d'entretiens et de programmes de divertissement, non commerciaux. Entreprise privée à but non lucratif, NPR cumule chaque semaine, une audience de 26 millions d'Américains.
2 Ceux qui contestaient l’histoire de la naissance de la saucisse insérée dans un petit pain à Saint Louis en 1925 avaient sans doute raison, puisque nous sommes plus de trente ans avant.
3 130 employés – service du soir conçu comme une brasserie haut de gamme.
4 Boulettes de fèves pilées venues au lendemain de la deuxième guerre mondiale, du Moyen-Orient.

Maurice Bensoussan, (en savoir plus sur Maurice Bensoussan en cliquant sur son nom ci-dessous — ou dans la colonne de droite, rubrique "Au menu de la Fureur")

Note : nous ignorons la provenance de quelques photos. Si vous en êtes l'auteur, signalez-le nous et à votre choix nous ajouterons le lien sur votre site, ou nous supprimerons la photo.

En relation avec ce texte de Maurice, nous avons relevé dans http://www.restho-news.com/ du 5 mai 2008 l'information suivante :

Les "fast food" de New York contraints d’afficher les calories

Les "fast food" de New York vont devoir immédiatement afficher les calories contenues dans les repas qu’ils servent, a annoncé mardi soir la Cour d’appel du district sud de Manhattan après avoir accordé quelques heures plus tôt une suspension temporaire de cette obligation. Dans la matinée, trois juges avaient entendu pendant une heure les arguments des parties en guerre, l’Union des restaurateurs de l’Etat de New York (NYSRA) d’un côté et le Département de santé publique de la ville de New York de l’autre, ce dernier voulant l’application immédiate de cet arrêté municipal destiné à lutter contre l’obésité galopante. L’obligation concerne les chaînes de restauration rapide comptant plus de 15 établissements au plan national, les MacDonald’s, "Domino’s pizzas", la chaîne mexicaine "Chipotle" et autres "TGI Friday". Certaines enseignes comme les cafés Starbuck’s ont déjà commencé à afficher la quantité de calories contenues dans les plats sur des étiquettes collées sur les emballages. D’autres marques concernées, notamment McDonald’s et Dunkin’Donuts, sont beaucoup plus réticentes, et se font représenter devant les tribunaux par les avocats de l’association des restaurateurs, qui compte 3.000 membres pour la ville de New York et 7.000 dans l’Etat. La cour a repoussé au 18 juillet la date à laquelle des amendes pourront être infligées pour non respect de l’arrêté municipal, mais a refusé de suspendre l’application de l’édit lui-même. Les trois juges étaient divisés sur la question au cours de l’audience de mardi matin, ce qui explique probablement le revirement survenu dans la journée. "Je ne vois pas en quoi le fait d’indiquer la quantité de calories contenues dans un plat dérange tant les restaurateurs", a estimé la juge Rosemary Pooler, qui a rappelé "que les gens continuent bien à fumer en dépit des mises en garde affichées sur les paquets de cigarette". "Votre honneur, laissez-nous au moins du temps, suspendez la mesure pendant que nous préparons l’action sur le fond", a répliqué l’un des avocats des restaurateurs, Kent Yalowitz. L’affaire n’a pas encore commencé à être plaidée sur le fond, et pourrait ne pas l’être avant plusieurs mois. Un autre juge, Chester Straub, a été plus conciliant avec les restaurateurs. "Pourquoi la ville de New York ne veut-elle pas de suspension de cette mesure ? Vous avez attendu des années, un paquet de frites en plus ou en moins ne fera pas vraiment de différence", a-t-il dit à l’avocate de la ville de New York qui plaidait mardi, Fay Ng. "Si, votre honneur, quelques calories en moins par jour font toute la différence. 10 millions de repas sont servis à New York tous les mois. C’est une importante décision de santé publique, et la ville ne peut plus attendre", a répliqué Fay Ng. Au cours d’une conférence de presse en septembre dernier, le maire de New York Michael Bloomberg avait défendu la bataille des services de santé et déclaré que la ville avait "l’obligation de dire aux gens comment mieux vivre". L’obésité touchait en 2004 21,7% de la population de New York, soit plus de 1,5 million de personnes ce qui représente une hausse de 70% en 10 ans, selon des études médicales. En 2007, les grandes chaînes de restauration représentaient plus du tiers du total des repas servis dans la métropole. En moyenne, un repas servi dans ces "fast food" excède d’au moins 300 calories, parfois du double, le montant de 750 calories par plat maximum recommandé par les nutritionnistes, selon les mêmes études.


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Mardi 06 Mai 2008

Un matin vers 1900, à New York par beau temps...

Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes

Ce mois de mai 2008 nous accueillons Maurice Bensoussan, écrivain, qui va nous entrainer au fil de 4 articles dans ses souvenirs de français expatrié. Nous ne pouvions faire ce numéro consacré aux nourritures vagabondes sans lui. Aujourd'hui nous retournons dans les rues de New York, mais en 1900. 


 

Un matin vers 1900, à New York par beau temps...



Le touriste français, forcément huppé, arrivé à New York par un paquebot qui lui a fait traverser l’Atlantique, pouvait se rendre à l’hôtel, avec un des «fiacres qui attendent les passagers au débarcadère et dont les cochers ne demandent guère moins de $3 pour le transport du une ou deux personnes et des bagages, à l’hôtel ou l’omnibus envoyé par quelques hôtels haut de gamme» 1. Il pouvait aussi, après avoir confié ses bagages à l’un «des courriers-express qui se chargent de les expédier à l'adresse indiquée», s’y rendre en tramway, car il y avait «des lignes qui passent aux principaux embarcadères des paquebots». En route, alors qu’il cherchait à situer les restaurants où l’on mange français, puisqu’on lui avait dit que c’étaient les seuls endroits où la nourriture était convenable, il ne pouvait pas ne pas remarquer, le nombre de marchands ambulants, avec un étal fixe ou une charrette 2, dont il apprendra que l’on comptait pour le seul Manhattan, quelque 25.000 unités (pushcarts) offrant, une large variété de nourritures. Tiens, celui là vend des boissons froides dans sa charrette équipée d'un bac, avec de la glace. Cet autre vend des bretzels, des noix, des melons, des oranges ou même, des tranches d’ananas, fruit peu connu à l’époque, en Europe. D’autres charrettes équipées d'un brasero, débitaient des pommes de terre rôties, des marrons chauds, du maïs grillé, des brochettes, des saucisses à prendre avec la main. Certains des marchands, s’avançaient jusqu’au milieu de la chaussée, pour proposer leur spécialité aux passagers des calèches cheminant au pas ou arrêtées au croisement. On comptait quelques années avant, une pléthore d’ambulants, vendant des huîtres, mais le prix de ce bivalve avait beaucoup monté dans les vingt ou trente ans de la fin du dix-neuvième siècle.

 
 
La vue de ces charrettes, autour desquelles s’agglutinaient des clients, debout, étonna notre touriste fraîchement débarqué, car il croyait que le New-yorkais cherchait à manger comme en Europe et qu’il avait «honte de l'Amérique (précisément) parce qu'elle ne ressemblait pas à l'Europe ; il était séduit par nos manières plus raffinées, par nos habitudes de vie élégante, qu'il entrevoit à Paris et regrettait de ne pas les trouver quand il remet le pied sur le sol de sa patrie» 3. Visiblement, celui qui avait écrit ces lignes, n’avait pas croisé les salariés, les ouvriers, les nouveaux immigrés de Manhattan, qui ne montraient aucune honte à se sustenter dans la rue, à n’importe quelle heure et qui pensaient à se nourrir, sans manières raffinées de la vie élégante. La vente des saucisses (qui, en traversant l’Atlantique, avaient troqué leur chair de porc, pour devenir des «saucisses de pur bœuf») était majoritaire chez ces marchands, qui ajoutaient une petite tranche de pain, pour l’accompagner. Mais certains, se voulant plus à la page, eurent l’idée de prêter un gant blanc au client, pour supprimer le risque de glissement, s’il desserrait les doigts 4. Un gant en coton avait certes, l’avantage d'isoler la saucisse chaude, mais coûtait cher, car des clients partaient sans le rendre. «Et pourquoi pas, un gant mangeable, un petit pain au lait, par exemple ?» 5, s’était demandé un certain Ludwig Feuchwander. Il l’essaya à son stand de la Louisiana Purchase Fair, en 1904 et la légende, sandwich de saucisse, était née. Les marchands de Manhattan n’acceptèrent jamais cette version. Selon eux, c’est bel et bien, à Coney Island, de l'autre côté du fleuve, que l’idée d’une saucisse dans un petit pain, vit le jour ! La frikadelle, (non allemand adopté par les Américains, pour la viande hachée, grillée) se vendait sur une coupelle en carton ou sur une tranche de pain, en quantités bien moindres que les saucisses. Peu de marchands s’étaient alors, convertis à ce que l’on n’appelait pas encore, le hamburger dans un petit pain rond.

1 Les voyageurs arrivaient nombreux à New York avec la deuxième édition datée de 1905l du Baedeker - Etats-Unis.
2 En 1906, une étude de la Pushcart Commission(!) estimait que le prix et la qualité des produits vendus par ce vecteur, étaient «aussi bons ou meilleurs» que ceux offerts par les boutiques.
3 Paul de Rousiers, La Vie Américaine, Librairie Firmin Didot et C°, 1892.
4 Edouard de Pomiane s’était élevé en 1922 contre, «les promoteurs des préparations comprimées, qui offrent un repas horrible et peu nourrissant» disait, «prendre la saucisse avec les doigts et ne jamais la piquer avec une fourchette».
5 Maurice Bensoussan, Le Ketchup et le Gratin, Assouline 1999.

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Lundi 05 Mai 2008

Un matin de 1967, à New York par beau temps...

Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes

Ce mois de mai 2008 nous accueillons Maurice Bensoussan, écrivain, qui va nous entrainer au fil de 4 articles dans ses souvenirs de français expatrié. Nous ne pouvions faire ce numéro consacré aux nourritures vagabondes sans lui. Aujourd'hui il nous emmène dans les rues de New York en 1967. 


 

Un matin de 1967, à New York par beau temps...

C’est dans la marée humaine sortant de la Grand Central Station, la gare terminus de Manhattan, qui draine la population active venue de la proche et de la moins proche banlieue, travailler à Manhattan, que l'on perçoit le mieux, que tout le monde dans cette ville..., mange ! Il y a dans cette foule pressée, des employés de bureau, en retard qui se bousculent pour rallier leur immeuble de bureaux, des cadres cherchant à arrêter un taxi, des gens qui trépignent de ne pas pouvoir traverser la rue, des coursiers un pli à la main, qui veulent dépasser la personne qui se trouve devant ou qui forcent le passage dans le flot qui approche en sens inverse, ou encore, des dizaines de personnes qui cherchent à s'engouffrer plus vite, dans le couloir qui mène au métro et on dirait que tous ces gens, mangent à l'unisson.
 


Pas seulement vite, car le fait de manger en mouvement donne l'impression de manger plus vite encore, mais d'une façon permanente, car certains commencent, d'autres prennent le relais des premiers, dans une sorte de continuité, faisant de cette foule anonyme un ensemble, où les uns et les autres participent au même repas. Tout le long de la journée, le repas se poursuit dans les rues, comme si New York ne cessait de manger ! Tous ces gens qui mangent, qui mâchonnent, qui mâchouillent, qui mastiquent, qui croquent, qui tètent, qui grignotent, qui ruminent, qui s'alimentent en somme, est l’image qui frappe en premier, dans le Manhattan de la fin du vingtième siècle.
 


Dans la foule pressée, un inconnu porte quelque chose à sa bouche et celui-ci qui visiblement se gave d’une pâtisserie, et celle-là, qui a un brown bag, sac en papier qui contient, on le soupçonne, on le sait, de quoi manger. A toute heure, de jour comme de nuit, partout et n'importe où, les gens mangent et pas seulement autour de la gare principale, plus loin dans les allées du Central Park, dans les voies piétonnes souterraines d'un gratte-ciel, autour de Wall Street, sur les marches de la New York Library, aux abords des bâtiments universitaires, dans les squares, sur un banc...
Quand on quitte la rue pour entrer dans un stade, pour assister à un match de hockey sur glace, dans une salle de spectacle, dans une station de métro, dans le train, au bureau, on trouve des gens qui mangent…
 


Et, encadrant ces mangeurs, partout, les sollicitations les plus diverses, leur offrant de quoi manger, les poussant à manger plus encore. La tentation est omniprésente sous forme d’images en couleurs représentant une part de tarte aux pommes, de photos de petits pains longs contenant une saucisse ou de petits pains ronds contenant une galette de viande grillée, de sandwiches débordants de tranches de viandes, de calicots marqués Pizza, d’affiches qui invitent à consommer, de grandes de petites, de moyennes bouteilles de Coke, de néons au-dessus des vitrines où s'empilent les victuailles, de machines automatiques à distribuer des petits sachets, des bouteilles en plastique, ou des boîtes… pour assurer le service hors des heures d'ouverture. Partout évoquée, la nourriture à portée de la main, à portée de la bouche.
 


Dans cette sarabande de couleurs, de bruits, de lumières, il y a beaucoup d’indépendants, mais aussi, depuis quelques années, des chaînes de fast food 1 qui occupent une place, bien en évidence. Ces chaînes étendent leurs réseaux pour dépasser le concurrent, alors que de nouveaux venus cherchent à mieux faire encore et cet empilage se traduit par une fabuleuse croissance du secteur, que l'on peut observer sans être un expert en statistiques. Croissance tellement forte, qu’elle se voit, se sent, et s'entend. Les produits se multiplient et envahissent par le nez avec un pseudo arôme de café ou avec une épouvantable odeur de graillon, par les yeux, si on lève le nez, car les enseignes se battent entre elles, par les yeux encore si, pensif, on baisse la tête, car les emballages, papiers gras et autres détritus arborent le nom de telle ou telle marque de choses prêtes à manger. Si par contre, le promeneur n'aperçoit rien de tel, c'est qu'il est dans un quartier résidentiel, loin, très loin des rues où grouille la foule, ou alors, il se trouve peut-être, dans un magasin chic, un musée, une bibliothèque..., qui interdisent l'entrée à ceux qui ont quelque chose à manger à la main. Cette interdiction étant une sorte d'indication par la réciproque, du degré de l'invasion alimentaire.
 


Puisque le consommateur n'est pas assis à une table, la conception du snack idéal devra suppléer au manque de couvert et d'assiette, faute de quoi, le produit ne se vendra pas. Les fabricants de biscuits, de chips, de petits gâteaux secs, s’engouffrent dans le secteur de la restauration (minute) en réduisant leurs emballages et en individualisant les présentations, pour qu'il soit possible de consommer n'importe où. Le tout se présentera dans une boîte facile à ouvrir, dans un sachet à ouverture rapide ou alors, s’il s’agit d’un assemblage fait sur place par un commerçant indépendant, dans un sac anonyme, en kraft marron. La vente de café, qui va avec un sandwich, le sweet roll 2, les doughnuts 3, le petit pot de custard ou une autre crème gélifiée, l'apple pie 4, ou le yogourt nature (rare) ou aux arômes, nécessite des verres en carton paraffiné, qui peuvent se fermer hermétiquement, si c’est au bureau que le client souhaite le boire. Il faut se distinguer pour survivre dans ce petit commerce et pour prendre un exemple, le marchand de cette saucisse 5, généralement pochée, que l’on appelle désormais, hot dog offre de l’assaisonner d’un filet de moutarde, d’un trait de ketchup, d’un peu de mayonnaise, de quelques gouttes de sauce barbecue, d’une pointe de sauce piquante, d’un soupçon de sauce remoulade (sans accent sur le e), chacune, prise individuellement ou combinées deux par deux ou plus. Il lui arrive aussi de fourrer le petit pain d’accompagnements, choucroute, chilli, oignons, condiments acidulés ou salés/sucrés ou seulement sucrés, car il faut être différent du voisin. N’a-t-on pas dit que «l'accompagnement était au hot dog, ce que la lune de miel est au mariage» (!) Comme le petit pain est légèrement sucré, qu’il y a de la fécule et d’autres petites merveilles de laboratoire, mélangées à la chair (si la saucisse n’est pas pur boeuf), on obtient, sous le volume le plus faible, la formule idéale pour faire grossir sans nourrir 6...
 


Ces «délices» sont débités en boutique, dans les stands qui vendent des journaux, au supermarché, mais aussi, chez les marchands ambulants qui pullulent, à tous les coins de rue dans un étal fixe ou monté sur roues. Suivant les saisons, ils proposent du jus d'orange glacé, de vraies oranges pressées, des tranches de pastèque, des demi melons, des crèmes glacées, des sodas, ou encore des bretzels, des sandwiches chauds, des brochettes, des hamburgers (à la cuisson désirée), des saucisses (on l’a dit), des marrons chauds, des pistaches des cacahuètes et tous les snacks imaginables. Les voiturettes sont équipées d'un bac à glace ou, au contraire, d'une petite plaque chaude, le fin du fin, étant d'avoir les deux pour servir chaud, le solide, et glacé le liquide. A l'envie (ou l'habitude) de manger dans la rue, en marchant, en courant ou assis sur le bord du trottoir, se superpose un « service » qui permet de satisfaire le client partout, avec ce que l’on n’appelle pas encore, le street food, joliment traduit quelques années plus tard, en consommation vagabonde.

1 Le mot apparaît dans les dictionnaires américains dans la décennie 1960. Nourriture que l'on prépare et/ou qui se consomme sur le champ, prête à manger ou presque prête. Par extension, définit désormais le type de repas servi dans les chaînes de restauration industrielle.
2 Pâtisserie proche du pain au raisin, aromatisé à la cannelle ou à la confiture. Le nom utilisé à New York pour ce petit gâteau est Danish, contraction de Danish Pastry.
3 Beignet sucré, farci ou non de confiture, glacé au sucre.
4 Tarte aux pommes se rapprochant plus du chausson. L'"apple pie" symbolise un dessert typiquement américain. L'expression "As American as apple pie" en est la preuve.
5 Identifiée au début de sa carrière américaine, par frank, frankfurter, wiener, diminutifs de frankfurterwurst ou Wienerwurst.
6 Une analyse faite en 1982 des hot dogs vendus par la chaîne Hardee’s donne 11 grammes de protéines pour 47 grammes de sucre et de graisse. C’est difficile de faire plus déséquilibré.
 

Maurice Bensoussan, (en savoir plus sur Maurice Bensoussan en cliquant sur son nom ci-dessous — ou dans la colonne de droite, rubrique "Au menu de la Fureur")

Note : nous ignorons la provenance de quelques photos. Si vous en êtes l'auteur, signalez-le nous et à votre choix nous ajouterons le lien sur votre site, ou nous supprimerons la photo.

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Jeudi 13 Mars 2008

Le pain dans l’imaginaire collectif

Fureur des Vivres n°3, mars 2008, le pain

«Le peuple romain, qui en d’autres temps, distribuait magistralement faisceaux, légions s’est fait plus modeste : ses vœux anxieux ne réclament plus que deux choses : son pain et le Cirque» Juvénal, Satires, 10,81

 

Le pain dans l’imaginaire collectif

Le peuple romain était habitué aux dons de l’empereur: jeux, distribution de toutes sortes, cadeaux, libéralités. Cela nous semble une forme de redistribution des richesses à la manière de l’évergétisme grec. Hélas, Panem et Circenses dépolitisait plutôt le peuple le maintenant dans un état infantile de dépendance. En offrant du pain et des jeux de gladiateurs à la plèbe, l’empereur s’offrait la paix civile.
 
A l’autre bout de la Méditerranée, un homme, un jour, pour nourrir une foule affamée venue l’écouter multiplia 5 pains d’orge et fit ainsi distribuer 5 corbeilles de pain qui rassasièrent son auditoire. Ce même homme, un peu plus tard, rompit le pain avec ses disciples, leur demandant de reproduire ce geste, in memoriam, s’offrant ainsi en rédempteur de la Chrétienté.
 
Plus près de nous, les journées du 5 et 6 octobre 1789 furent provoquées par la cherté du pain et par l’angoisse de manquer de l’aliment de base. Le peuple, en majorité des femmes, ramena de Versailles à Paris «le boulanger, la boulangère et le petit mitron», mais surtout des chariots de blé. Les journées d’octobre sont teintées de symbolisme alimentaire.
 





Crédit : Musée du Louvre

Le pain, on le voit à travers ces multiples exemples, n’est pas un aliment comme les autres. C’est un aliment hautement symbolique. Le pain fut et reste encore l’aliment de base pour les sociétés de la civilisation du blé. De son abondance dépendait la survie des hommes. Il eut donc très vite une grande importance politique. Les grecs créèrent des comptoirs et des colonies pour se fournir en blé, copiés ensuite par les romains. Les cultivateurs défrichèrent les terres pour planter des céréales, les fameux bleds comme on disait, en réponse à une augmentation de la démographie  quand le besoin en pain se faisait crucial. Les céréales et le pain furent, de ce fait, les objets de marchandages entre les puissants et les paysans, libres ou non, qui devaient payer pour faire moudre la part de céréales qui leur revenait au moulin seigneurial tout comme ils devaient laisser leur obole au four banal.
 

Crédit : Musée du Louvre

Les égyptiens inventèrent le pain levé, les grecs, remarquables boulangers le four à pain, les romains, eux, édictèrent des règles sévères d’hygiène à l’encontre des boulangers et donnèrent au pain une valeur politique et sociale qui imprégna les populations pour de nombreux siècles. Quand l’Occident se releva du passage des barbares, c’est une société de cultivateurs de céréales qui se mit en place dessinant un paysage rural avec ses champs de blé, ses halles et greniers à blé, ses moulins et ses fours banaux. Lorsque tardivement, la corporation des boulangers eut une existence légale, le roi légiféra pour éviter toute fraude sur le pain tant cet aliment était vital autant pour l’alimentation quotidienne des hommes que pour la paix sociale. Car dépendant du climat, il suffisait d’un été pourri, d’un printemps glacial, d’une sécheresse pour que le pain vint à manquer. Non seulement hommes, femmes et enfants, réduits à se nourrir de pain de glands, racines et autres horreurs, mourraient de faim ou de maux divers, mais lorsqu’ils étaient encore vaillants les paysans attaquaient les châteaux pour trouver du blé. De nombreuses jacqueries et soulèvements populaires eurent comme point de départ le manque de pain ou même l’angoisse d’en manquer. «Après le pain blanc, le bis ou la faim», cette phrase résume bien la hantise des hommes dont beaucoup demandaient chaque matin dans leur prière à Dieu «donnez-nous notre pain de ce jour». D’ailleurs le pain donné aux plus pauvres se nommait «la part-Dieu». Tant que l’on possédait un quignon de pain, on pensait éloigner le danger de mourir de faim. Le pain était si précieux que, sous l’Ancien Régime, les inventaires des maigres biens des pauvres hères qui mourraient dans la rue dénombrent souvent un croûton de pain caché dans leur poche, une réserve au cas où.
 
Car du XVIème au XXème siècle, la bataille quotidienne pour avoir son pain fut le lot de beaucoup de pauvres gens, cette hantise allait jusqu’à soupçonner des spéculateurs de créer des pactes de famine sous Louis XV et même d’accuser le roi d’être responsable de la cherté du pain au début de la révolution
 
Car on mangeait le pain à tous les repas, les soupes du déjeuner et du souper que l’on trempait dans le vin, l’eau ou du bouillon, les quignons de pain des repas pris dans les champs ou sur le lieu de travail, les tranchoirs sur les tables, les pains rôtis, tostés ou perdus qui servaient de gâteaux. Jamais on ne jetait le pain, même dur que l’on trempait pour le rendre mangeable, il était trop précieux pour en gaspiller la moindre miette.
Le partage du pain était un geste fort, on rompait le pain lorsqu’on mangeait avec ses compagnons, mot chargé de sens. Il donna le terme compagnonnage qui désignait un système de solidarité basé sur le don, le partage de son savoir.
 
On partageait le pain avec ceux que l’on voulait honorer, ceux à qui l’on voulait faire plaisir. C’est pour cela que dans toutes les provinces des pains furent préparés pour célébrer des fêtes religieuse ou des moments forts; pain de Rogations, de Pâques, de mariage, de baptême, de funérailles partagés pour souder les communautés tout comme les pains des vendanges, des moissons, c’était des pains blancs ou des pains améliorés, remarquables friandises pour ceux qui faisaient leur ordinaire de pains bis ou noir, mal levés et indigestes.
 
Depuis que le pain n’est plus l’aliment de base, il a perdu de sa valeur sacrée, on a oublié sa symbolique. Part négligeable et négligée de l’alimentation, accusé de tous les maux - dont le plus grave pour nos sociétés repues celui de faire grossir - il fut même fabriqué n’importe comment, pain sans goût, sans consistance, sans valeur nutritive. A une certaine époque, il devint même difficile de trouver du bon pain.
 
Si des efforts ont été faits, le pain est un aliment à la mode, ce sont les farines et les semences qui posent problème. Les premières sont souvent tellement blutées qu’elles en deviennent difficilement panifiables et dépourvues de substances nutritives, pour les secondes transformées, modifiées génétiquement, plantées sans souci d’adéquation entre les grains et le terroir, la productivité est plus importante que la qualité.
 
Le problème des semences risque de devenir un enjeu majeur pour les agriculteurs, les mettant à nouveau sous la dépendance d’autres seigneurs : les semenciers. Les céréales redeviennent une arme politique.

Ségolène

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Mercredi 13 Février 2008

Les soupes en Chine

Fureur des Vivres n°2, février 2008, potages, soupes et veloutés

Nous l’avons dit, toutes les civilisations ont cuisiné des soupes. La Chine est l’autre pays de la soupe, dont les critères diététiques correspondent parfaitement à l’harmonie recherchée par la cuisine chinoise. Et tout le continent asiatique a adopté cette manière de lier la cuisine, les saveurs et la santé. La cuisine chinoise des légumes fait grand cas des soupes, bouillons et cuissons dans l’eau et suit les principes de Maître Lu qui a défini les principes de la cuisine. 

Les soupes en Chine 

Pour Maître Lu, l’eau est le médiateur culinaire qui accorde les saveurs et permet une cuisson maitrisée. En effet, les mets cuits dans l’eau de juste façon sont doux sans être douceâtres, acides sans aigreur, salés sans âpreté, légers mais pas insipides, moelleux sans être écœurants. Pour une parfaite réussite des soupes, il faut suivre les saisons et les règles du yin et du yang pour le mélange des ingrédients. Sous les Han, se met en place un protocole de la préparation de la soupe qui représente à la fois la base de l’art culinaire et de l’art médical chinois, le rôle des saveurs est aussi important que les paramètres nutritionnels. Chaque repas contient une soupe qui est considérée comme une infusion introduisant les éléments nutritionnels dans le corps à la manière d’une cure. Faire la soupe devient un acte philosophique fondé sur le concept d’harmonie, la soupe est la quintessence de l’harmonie qui réunit l’eau et le feu.
 
Sont yin les cuissons par l’eau et la vapeur, sont yang les cuissons par le feu, par l’huile et par l’air. Les méthodes de cuisson répondent à des critères bien précis qui relèvent de la théorie du yin et du yang et font de la cuisine une médecine alors qu’en Europe les méthodes de cuisson dépendent surtout du résultat que l’on veut obtenir, c’est plus pragmatique.
 
Tous les ingrédients sont découpés en petits morceaux permettant les combinaisons d’un certain nombre d’ingrédients de diverses catégories et des mélanges entre des aliments dont les influences se compensent en tenant compte des saisons, du climat et de l’état de santé de celui qui mange la soupe. On y met donc des ingrédients fortifiants comme des toniques ou des ingrédients riches en protéines, des ingrédients aromatiques qui sont aussi des herbes médicinales pour rééquilibrer l’organisme selon les principes du yin et du yang.
 
La soupe est le plat quotidien que l’on prend à tous les repas, qui peut être un plat complet composé de nouilles ou de riz, de légumes et de poisson ou de viande. Préparer la soupe laisse le champ libre pour varier les goûts et les couleurs, la consistance et l’aspect et les effets sur le corps humain. Il faut donc penser que selon le genre et la consistance des ingrédients le temps de cuisson ainsi que la manière, à petit feu ou à pleine ébullition, peuvent changer. Il faut respecter les règles de correspondance entre les saveurs et les organes et la théorie des 5 éléments. Un repas équilibré doit contenir une portion d’aliments neutres, une portion d’aliments froids et une portion d’aliments chauds. La soupe qui réunit tous ces aliments en un seul plat est donc la nourriture idéale.
 
Ce peut être le geng, potage épais qui consiste en un bouillon dans lequel cuisent des céréales et auquel on ajoute de la viande et des légumes coupés en petits morceaux, selon la technique décrite dans le «Li Ki», compilation faite au 2ème siècle.
 
Le tang est un bouillon contenant la quintessence des ingrédients qui le composent. Les légumes appartiennent à ces trois catégories d’aliments précédemment citées. Le chou chinois, le radis et les raves, le cresson et les légumes verts, les courges, melon et concombres, les châtaignes d’eau, les champignons, le soja noir fermenté sont yang donc froids ; les haricots rouges, le gingembre, la ciboule, l’ail, le soja sont chauds c'est-à-dire yin ; et la patate douce, le taro et l’igname, les champignons et tous les haricots blancs ou noirs sont des aliments neutres. Il existe en Chine une tradition culinaire végétarienne, les chinois cultivent d’ailleurs 100 sortes de légumes différents dont les principes s’harmonisent et en nourrissant le corps permettent à celui-ci une harmonie avec la nature. Le taoïsme est en quelque sorte une religion de la cuisine.
 
La soupe est l’âme de la cuisine et sa préparation est très complexe. L’eau y est le vecteur essentiel qui introduit le parfum et la consistance. Dans la théorie culinaire chinoise, l’eau est primordiale, c’est l’élément dans lequel se réalise l’alchimie dans le but de faire sortir le goût en combinaison avec le feu. La chaleur provoque la dilatation, fait sortir les protéines et les sucs, l’eau s’imprègne alors du parfum des molécules. Les éléments nutritifs, des oligo-éléments vont se répandre dans le corps par l’entremise de la soupe. Il faut un déclencheur chimique qui est le feu, le dosage du feu est très important. Le feu a un rôle également très important dans l’expression du goût et dans la consistance des éléments. Le feu rend les aliments plus tendres, mangeables. On ne fait jamais une soupe en jetant les aliments dans l’eau bouillante. Les aliments sont mis dans l’eau froide, ils doivent toujours être à la même température, on ne doit jamais démarrer la cuisson à feu vif. Car quand les protéines rencontrent une source de chaleur trop vive, elles se contractent. Les molécules parfumées se bloquent quand l’eau entre en ébullition, il faut alors baisser le feu pour les molécules se libèrent doucement. On peut faire soit une cuisson lente pour caser les fibres, soit une cuisson courte pour obtenir des aliments croquants.
 
Les éléments de la soupe sont l’eau et les produits qu’il s’agisse de céréales, de produits carnés ou végétariens. Les produits carnés sont les viandes et les ossements. Pour ces derniers, la chaleur fait naître les molécules de parfum qu’ils contiennent. Il existe plusieurs sortes de soupes, toutes très nutritives.
 
La première soupe, ce sont les bouillons clairs de haut niveau, au goût très concentrés, que l’on filtre pour éliminer les impuretés, se sont des extraits d’os de porc ou de volaille. La soupe pho est un premier bouillon à base de citronnelle et de basilic.
 
La deuxième soupe est obtenue par la clarification des bouillons avec de la viande de poulet qui les rend plus limpides. Ces soupes servent à accompagner les mets sans goût mais très chers comme les ailerons de requins, les nids d’hirondelles, les pattes d’ours ou les bras croisés. Cette deuxième soupe est plus subtile et encore très nutritive.
 
La troisième soupe est obtenue en recuisant les carcasses et les chairs du premier bouillon. Ce bouillon sert pour la cuisine ordinaire ; il est la base d’autres soupes et plats sautés dans le wok, il sert pour faire cuire le riz et les céréales et comme eau de cuisson des nouilles et des raviolis.
 
Dans la cuisine végétarienne, les ingrédients de la soupe sont l’eau, les pousses de bambous, les shiitakes, les champignons des bois, le gingembre en quantité et un peu l’ail. On ne peut utiliser ce bouillon qu’une seule fois. Les moines y intégraient le riz et les nouilles pour faire leur repas. C’est le potage type du matin, appelé geng qui est un gruau de riz ou de millet, soupe de base dans laquelle on peut ajouter des morceaux de viande. Quand le riz est cuit et l’eau réduite, on obtient une sorte de pâte collante, un potage très épais qu’on agrémente de lamelles de viande, de gingembre, de ciboulette et de légumes émincés. Le geng entre dans la catégorie de la cuisine blanche, cuisine yin dans laquelle l’eau est conductrice. Il cuit lentement à feu doux, c’est un potage trouble qui peut renforcer le yang selon les principes de diététique Huangdi.
Le bouillon de fin de repas est très clair, c’est un bouillon non filtré fait à partir d’os, de ciboulette, de gingembre. Considéré comme très digestif, il rince la bouche et draine l’œsophage.
 
La conception des soupes, les ingrédients que l’on y met, les manières de les cuire répondent à des critères bien précis qui relèvent de la théorie du yin et du yang et font de la cuisine chinoise une médecine alors qu’en Europe les méthodes de cuisson et le choix des ingrédients dépendent surtout du résultat que l’on veut obtenir.
 
Ségolène

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Mercredi 06 Février 2008

Histoire de soupes

Fureur des Vivres n°2, février 2008, potages, soupes et veloutés

«Le potage est le bien aimé de l’estomac» Carême

Après un long purgatoire, les soupes reconquièrent leurs lettres de noblesse. Ce n’était pas évident, car, dans des sociétés modernes, riches et à dominante urbaine, la soupe avait un relent de pauvreté campagnarde et une image passéiste qui évoquait la marmite qui glougloute sur un coin de la cuisinière, l’épluchage, et  le sempiternel : “mange ta soupe, ça fait grandir”.

Histoire de soupes 


Origine de la soupe
Une soupe c’est quoi ? De l’eau, des légumes et des ingrédients qui vont apporter un supplément de saveur ou de texture.
La soupe fut très certainement le premier plat cuisiné inventé par les hommes. La maîtrise du feu a permis aux premiers clans d’imaginer des manières différentes de se nourrir. La cuisson a transformé le goût des aliments. Les aliments cuits directement sur la braise présentaient une amélioration certaine mais comportaient des risques de carbonisation inhérents à ce type de cuisson. Il fallait que l’homme trouve un autre mode de cuisson, car pour cuire les légumes, les herbes, les racines et les graines des légumineuses, un outil intermédiaire se révélait nécessaire.
 
L’homme eut justement l’idée de jeter des pierres brûlantes, préalablement chauffées à blanc dans le feu, dans une cavité naturelle et plus tard un récipient contenant de l’eau et les aliments à cuire. Les pierres chaudes, remplacées au fur et à mesure pour maintenir l’ébullition, cuisaient les aliments contenus dans l’eau. Ces hommes, dit primitifs, avaient découvert la cuisine par convection sans le savoir, ni la nommer, ils avaient compris intuitivement que la chaleur se transmettait d’un corps à un autre par l’intermédiaire d’un liquide. Certes c’était long et cela demandait une présence constante près du feu, mais le résultat était à la mesure des efforts et de la patience : tout ce qui avait cuit dans l’eau : racines, herbes, graines, bouts de viande… était plus moelleux, plus facile à mâcher, plus goûteux aussi, et considération non négligeable : beaucoup plus facile à digérer. 

Les plus anciennes cuissons datent de 500 000 ans avant notre ère, lorsque les foyers apparurent. Nous ne pouvons donc que supposer et imaginer les manières de cuisiner par comparaison avec les techniques utilisées encore actuellement par les tribus les plus primitives ou celles qui les ont utilisées longtemps comme certains Indiens d’Amérique du Nord qui faisaient encore bouillir l’eau de cette façon au début du 20ème siècle. 


Dessin Ségolène

Et autrefois sans doute comme maintenant dans les civilisations d’autosuffisance, ce sont les femmes qui cuisinent pour leur famille. Ce sont leurs mains qui font pousser les légumes, qui ramassent les herbes, graines et champignons sauvages, qui préparent et cuisent les repas quotidiens. Cette connaissance des plantes leur permirent de transmettre les modes de culture, la connaissance des plantes et les manières de cuisiner. Les femmes transmettent la vie éternellement : elles donnent la vie et les moyens de rester en vie. Il est extraordinaire de remarquer qu’intuitivement et sans doute attirées par les belles couleurs de ce que nous nommons les légumes verts, elles aient justement choisi ceux qui étaient les meilleurs pour la santé. Ce sont les plus riches en antioxydants avec les céréales qui formaient le fond des soupes et, de plus, on a toujours consommé les jus de cuissons, seuls ou épaissis de pains ou de céréales, dans lesquels passent les vitamines, oligo-éléments, minéraux et autres caroténoïdes, flavonoïdes et polyphénols. 

Les soupes étaient et sont toujours de véritables pharmacopées. Quand on le pouvait, les femmes y mettaient de la graisse, sous la forme d’une viande grasse, queue de mouton en Orient, lard ou couennes en Occident pour faire le bouillon gras si reconstituant. Ce gras qui développait les saveurs contenues dans le liquide. Le bouillon était bu à part, souvent donné aux plus faibles, aux plus fatigués. Mais les bouillons servaient aussi de fond pour des préparations plus élaborées au fil de l’évolution de la cuisine. Les premières traces écrites de bouillons ont été trouvées en Mésopotamie sur des tablettes d’argile qui contiennent 21 bouillons de viande et 4 bouillons de légumes.
 
Le protocole des recettes reste invariablement le même, l’eau est portée à ébullition dans une marmite avec un morceau de graisse, le plus souvent de la graisse de queue de mouton parfois de la viande ou de la bière. Elles suivent toutes le même protocole : « Tu réunis le tout dans une marmite » et « Tu mets en place de l’eau, tu y ajoutes de la graisse, de l’ail, de l’oignon et du poireau, du sel au jugé... » ; ensuite sont énumérés les légumes, aromates, les céréales et les viandes qui viendront améliorer le plat. Et c’est selon ce même protocole que, sur tous les continents et pendant des siècles, seront mitonnées les soupes. Par exemple les soupes épaisses de la cuisine arabe, qui utilisent les bouillons de viande dans lesquels on cuit des légumes ou des légumineuses et du riz ou du blé, parfois liées avec des œufs battus. Elles sont devenues la harira, la chorba, la soupe égyptienne aux lentilles…

Naissance et généalogie des mots qui désignent la soupe et le potage
Vous souvenez-vous de cette chanson ?
Trempe ton pain, Marie trempe ton pain, Marie trempe ton pain dans la soupe,
Trempe ton pain, Marie trempe ton pain, Marie trempe ton pain dans le vin

Elle nous ramène à l’origine du mot soupe. Les premières soupes étaient composées d’eau chaude plus ou moins assaisonnée de bulbes, d’herbes, des racines ou des graines que l’on servait avec des tranches de pain rassis, l’essentiel était le pain. Le mot français soupe vient de “suppa” qui voulait dire en vieux francique : tremper. Les soupes désignaient alors les tranches ou morceaux de pain que l’on trempait dans de l’eau, du bouillon ou du vin et qui furent, durant de longs siècles, la base de la nourriture quotidienne, le matin pour le déjeuner et le soir pour le … souper. D’ailleurs nous gardons en mémoire le sens du mot soupe lorsque nous disons « être trempé comme une soupe ». Le mot soupe gardera longtemps son sens premier car Furetière, dans son Dictionnaire Universel en 1690, donne cette définition du mot soupe : « se dit aussi des tranches de pain fort déliées qu’on met au fond du pot sur lesquelles on verse le bouillon ». Il dit plus loin que « la meilleure soupe est celle qui est bien mitonnée » Ceci nous ramène encore au pain, car le miton c’est la mie de pain, une bonne soupe doit contenir du pain, voire cuire avec du pain. 

Et actuellement les gaspachos, tellement à la mode, ne sont au départ que de simples soupes à base de pain, de même que l’accorda portugaise, la panatta vateline, la zuppa del tavernaio florentine, l’älle bröd finlandaise, et nos soupes à l’oignon gratinées ou les croûtons dans la soupe de poissons.



Mais ces préparations culinaires, en France, n’avaient pas de dénomination. Apparut le pot. En pierre polie, puis, dans un deuxième temps, en terre cuite et en céramique, il permit les cuissons longues sur le feu. La terre cuite est longue à chauffer mais une fois chaude, elle conserve la chaleur très longtemps, la terre cuite est donc idéale pour les longs mijotages. Tout est préparé dans le pot, on y met les restes de viande, les os, de la graisse animale, les herbes potagères, les racines, les graines de céréales et de légumineuses. Du mot pot dérivent les noms de potage, potager, potée, popote, porridge. Quand le pot fut fabriqué en métal, il devint la marmite et ce fut encore un progrès notable car le métal est un excellent conducteur de chaleur et les cuissons demandent moins de combustibles. Bien précieux, même chez les plus pauvres qui la rapetassaient lorsqu’elle s’abîmait, ce que nous montrent parfois les inventaires de biens. La marmite a simplifié la tâche de celles qui cuisinaient, ne les obligeant plus à rester penchées inconfortablement au-dessus du feu. L’ébullition douce et à couvert donnait la possibilité de laisser cuire sa soupe sans qu’elle risque d’attacher et de brûler et sans qu’une surveillance soit nécessaire. Ce mode de cuisson indirecte dans un liquide convenait parfaitement à ces mères nourricières, car la cuisson était longue sur les foyers parfois rudimentaires, ce qui leur laissait le temps de vaquer à leurs autres occupations : les cultures, la basse-cour, les enfants, passer les graines au crible, piler ou moudre les céréales et les graines de légumineuses. Le potage est lié à la mie de pain. Cette manière de cuisiner le potage donnera naissance à une autre appellation pour désigner ce brouet.

Qu’est ce qui différencie soupes, potages, bouillons etc.?

Le potage est le terme générique français : c’est une préparation, à base de légumes et d’autres ingrédients de son choix, faite dans le pot, la marmite.

La soupe est le potage épaissi au moyen de pain, de pâtes, de riz qui associe légumes divers, légumineuses et viandes. Ce peut être un plat complet comme, par exemple, la garbure, la gratinée ou le bortsch.

Le bouillon ou le consommé est le potage clair, liquide de cuisson du potage que l’on peut boire tel quel ou clarifié et qui peut aussi servir de base à des sauces.

Les veloutés et les crèmes sont des potages mixés et liés. Les crèmes sont liées avec du lait, des roux ou de la crème et les veloutés avec des œufs battus dans de la crème et sont, le plus souvent, garnis des petits morceaux de volaille, de légumes : pointes d’asperges, champignons, dès de volaille ou petits lardons …

Et puis quand l’hiver est fini, il y a les gaspachos, vichyssoises et autres soupes glacées.

Rôle et évolution des soupes en Europe
La soupe est vite devenue fondamentale, le mets essentiel et unique des repas pris à la maison et parfois aussi aux champs. La soupe en vient même à désigner tous les repas qui n’étaient pas des casse-croûtes, « viens manger la soupe » équivalait à une invitation à partager le repas dans tous les milieux. La base de la soupe dans les campagnes au Moyen-Âge, est le chou, le lard et les légumineuses auxquels on adjoint toutes sortes de racines : navets, raves, carottes, panais, courges, racines de persil et plus tard topinambours et rutabagas. Les plantes ou légumes aromatiques tiennent une place importante : ail, oignon, poireau, pied de céleri, sauge, thym, laurier, persil, cerfeuil qu’on n’appelait pas encore le bouquet garni mais le paquet car on attachait ensemble toutes ces herbes. Les herbes potagères blettes, épinards, oseille, salades, les produits de la cueillette comme les champignons, les châtaignes, les orties amélioraient l’ordinaire de même que le beurre et l‘huile d’olive ou de noix les jours maigres. Il s’agissait toujours de légumes de saison, les petits pois, les fèves fraîches et les jeunes carottes annonçaient le printemps, les haricots, les choux, les panais, l’automne. Selon les possibilités de chacun, la soupe peut être agrémentée de viande de bœuf si possible, et c’est l’origine de notre pot-au-feu, sinon de lard ou de tripailles, de l’os du jambon, des carcasses de volaille.

Il y a un rite pour manger la soupe, on boit d’abord le bouillon et ensuite on mange à la cuillère, souvent à même le pot, les légumes et le pain, c’est encore ainsi que l’on mange la garbure béarnaise. Parfois on sert aussi les légumes égouttés sur les tranches de pain de la même manière que l’on sert la viande et les autres aliments. Les légumes qui cuisent dans le pot, potages ou soupes portent aussi d’autres noms selon la manière dont on les mange. Il y a les soupes, gravés, les brouets et les ragoûts que l’on mange à la cuillère, les bouillons et les potages que l’on boit. Les premiers sont plus rustiques, c’est pour cela que dans les livres de cuisine le terme potage est davantage utilisé et les recettes créées pour les potages sont beaucoup plus élaborées que les traditionnelles préparations rustiques et familiales de soupes. Les potages utilisent également des ingrédients plus raffinés mais aussi plus chers comme la liaison aux amandes, les épices comme le gingembre, le cumin, le pavot, le poivre et même en Alsace de la bière.


Steenwick : le christ chez Marthe et Marie, fin XVIè

Au 17ème siècle, « Le Cuisinier François », écrit par La Varenne en 1651, présente 44 recettes de potages, aux grenouilles, au houblon, aux profiteroles, à base de laitances de carpes, de champignons ou d’asperges, de chapon et de volaille, ce sont les premières mentions de recettes dont la dénomination annonce la prépondérance d’un produit dans le plat. Il existe aussi le potage à la jacobine à base de fromage, de lait, de purée de légumes et d’oignon, le potage à la jambe de bois ou de bœuf ancêtre de notre pot au feu. Le potage de santé, revigorant pour les malades et les affaiblis, préparation idéale des jours maigres, puisqu’il ne contient pas de viande.

L.S.R, l’Art de bien traiter, 1674
Potage de santé
Coupez vos herbes menu et passez à la poêle ou au fond d’un pot avec beurre et faites cuire ; assaisonnez d’un paquet de sel et cerfeuil, et le dressez sur des croûtes mitonnées ; mettez-y du pain au milieu que vous aurez fait cuire dans le même pot ; vous pouvez passer les herbes si vous voulez ou servez tout ensemble ; garnissez de laitues.
Herbes : menthe, fenouil, sauge, marjolaine, pousses d’oignons, de ciboule, fanes de radis, des navets, feuilles de carottes, d’épinards et d’oseille, de bette…

Un siècle plus tard, la recette a évolué, elle contient toutes sortes de légumes : chou, carottes, panais, oignons, un pied de céleri, une petite racine de persil, navets, oseille, poireaux, cerfeuil et un demi litron de pois d’après le Cuisinier Bourgeois de 1774, qui précise : « quand les herbes sont cuites et d’un bon sel, faites mitonner le potage et servez au naturel vos herbes dans la soupe. » C’est la bonne vieille soupe de légumes des familles qui a traversé les siècles sans une ride. Pourquoi cette « spécialisation » des potages et soupes ? Parce que l’on vient d’inventer un meuble de cuisson appelé potager, construit en brique, et recouvert de carreaux de faïence, il est dédié spécifiquement à la cuisine des légumes qui sont cuits à part des autres ingrédients dans des ustensiles spécifiques : les casseroles et caquelons posés au-dessus de petits foyers de braises chaudes recouverts d’une grille.

Au 18ème siècle, l’Encyclopédie donne la définition suivante du potage : « suc de viande ou d’herbes que l’on donne aux malades ou aux bien portants pour conserver leur embonpoint. » Et de préciser que pour les soupes, quelle que soit la préparation, la base est toujours constituée de « pain coupé en petites tranches, ou brisé en morceaux, quelque fois rôties, qu’on a mis à tremper ou mitonner dans du bouillon ». C’est durant ce siècle que l’on prendra l’habitude de servir le potage et la soupe dans un plat spécifique nommé soupière.

Si dans les campagnes la soupe reste longtemps le repas du matin, au cours du 19ème siècle, peu à peu elle va être détrônée par le café au lait. La soupe va rester longtemps l’élément capital de l’alimentation paysanne, véritable plat complet. Beaucoup de paysans continueront à la manger au petit déjeuner, préférant se caler l’estomac avant les durs travaux des champs. C’est aussi au cours de ce siècle que la pomme de terre va remplacer les légumineuses et en particulier la fève et le pain. Ces trois ingrédients ont sauvé de la famine des populations entières. Si les grands cuisiniers se sont mêlés de faire et d’inventer des potages, les soupes restent l’expression de la saisonnalité et surtout des produits d’une région, chaque région possède sa soupe spécifique, la potée en Lorraine, la mahlsop en Alsace, la garbure en Béarn, la soupe aux navets en Flandres, aux châtaignes dans le Limousin, aux choux en Gascogne, le pistou en Provence.

La soupe restera encore présente au déjeuner qui coupe la journée, elle reste un plat reconstituant et revigorant, très adapté au rythme de travail paysan : elle cuisait, toute seule, lentement et doucement au coin du feu pendant que la maîtresse de maison vaquait aux travaux de la ferme. Elle mettait à cuire dans la marmite les légumineuses préalablement trempées durant la nuit, le morceau de lard salé et l’eau froide, on ajoutait les légumes frais, on salait et on poivrait à mi-cuisson. Dans de nombreux petits restaurants de campagne, on servira longtemps la soupe au déjeuner du midi, très souvent le bouillon épaissi de tapioca ou de petites pâtes. Maintenant la soupe redevient à la mode, elle devient même une sorte de plat chic dans certains restaurants et les recettes de soupe se multiplient. Il y a certainement des raisons à cela, en dehors d’un certain snobisme à aimer ce qui était auparavant délaissé et qui paraît nouveau. D’abord, dans l’imaginaire collectif, l’imprégnation de l’importance de la soupe qui refait les forces. Ensuite un regain d’intérêt motivé par les nouvelles connaissances en matière de nutrition et de diététique. 

Les soupes, potages et veloutés sont cuisinés avec des légumes et les légumes sont bons pour la santé et nécessaires à un bon équilibre diététique. Et aussi une mode du végétarisme voire du végétalisme qui trouve ses raisons dans la perte de confiance de certaines personnes dans les produits carnés ainsi que les influences des cuisines orientales dans lesquelles les légumes ont une grande place. Cette tendance est amplifiée par la redécouverte des légumes dits oubliés, les légumes anciens si décriés il y a peu. On se remet à cuisiner les racines et les feuilles car les médecins et les nutritionnistes vantent les vertus des légumes, légers, riches en cellulose et en fibres, en vitamines, sels minéraux et oligo-éléments. 

Ce goût nouveau pour les légumes dans les soupes correspond également aux idéologies nouvelles, le culte de la minceur et de la forme, quand ce n’est pas de l’éternelle jeunesse, le bannissement des graisses et des sucres. Et dans les légumes, il n’y pas de lipides, et peu de sucre, si ce n’est du fructose. Les soupes ont la vertu de réhydrater et de nettoyer le corps durant le sommeil. Nos bons légumes contiennent également des polyphénols et des antioxydants qui sont nécessaires pour combattre les tensions de la vie moderne, les risques de cancer et de maladies cardio-vasculaires. Chaude et humide, la soupe est l’aliment le plus équilibré selon la théorie hippocratique des humeurs. Et nous ne sommes pas les seuls à penser cela.

Ségolène
 

 

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Vendredi 25 Janvier 2008

Voyages des légumes oubliés

Fureur des Vivres n°1, janvier 2008, les légumes oubliés

Les produits que nous consommons sont-ils tous originaires de France ou même d’Europe ? Non, pas tous, certains viennent même de très loin, voyageant grâce aux animaux et dans les bagages des hommes. C’est une très ancienne mondialisation qui a permis de développer une biodiversité étonnante. C’est grâce à  cela que notre alimentation peut être si variée. 

Voyages des légumes oubliés. 

Les aliments ont toujours voyagé de leur lieu d’origine jusqu’à ceux où ils se sont fixés, emportés par le vent ou l’eau, par les animaux qui les mangeaient et rejetaient plus loin les graines ou les transportaient dans leurs poils et leurs plumes. Les hommes les amenèrent avec eux au cours de leurs migrations, les rapportèrent au retour de leurs voyages d’exploration et de découverte ou à la suite d’échanges commerciaux. Qu’ils soient cultivés chez nous ou consommés régulièrement, certains aliments sont venus d’Amérique, d’Asie, d’Europe orientale et centrale et d’Europe septentrionale, d’Afrique, beaucoup proviennent du Moyen-Orient, plus précisément du Croissant fertile et petit à petit le long des bords de la Méditerranée sont parvenus jusqu'en Europe occidentale et plus particulièrement dans l’hexagone.
 
Le panais est originaire dans prairies de l’Europe du sud, il est attesté à Rome dès le 1er siècle de notre ère. Du haut Moyen-Age au 18ème siècle, le panais fut «une de nos racines potagères qui est fort commune dans les cuisines» écrivait La Quintinie qui était le jardinier du roi à Versailles.
 
Des pourtours méditerranéens, le salsifis et la betterave firent tranquillement leurs migrations et commencent à être cultivés chez nous à la fin du 14ème siècle-début 15ème pour le premier et au 16ème siècle pour la seconde. Tout comme l’usurpateur, la scorsonère qui vient des confins de la Russie.

Le cerfeuil tubéreux n’est pas d’origine latine mais de l’Est de la Russie où il croissait dans les steppes, connu de toute antiquité. Il est très vite cultivé en Europe Centrale et est cultivé et consommé en France à partir du 16ème siècle. 

Du Nord de l’Europe, de la Suède précisément arrive tardivement le rutabaga, ce n’est qu’à la fin du 18ème siècle que nos ancêtres découvriront ce légume.
 
C’est d’outre atlantique que les légumes nouveaux arrivent le plus à la Renaissance, puis au 19ème siècle.
 
Le topinambour poussait à l’origine dans les prairies de l’Amérique du Nord et fut rapporté en France pour la première fois en 1605, venant de Nouvelle-Ecosse dans les cales d’un navire français. Mais c’est à partir de 1613 que les topinambours arrivent en quantité.

La Vitelotte, comme toutes les pommes de terre, est connue en Europe et en France lors du retour des conquistadors d’Amérique du Sud au 15ème siècle mais réellement appréciée et consommée trois siècles plus tard en France.

Les grands mouvements de colonisations et l’extension des échanges au 19ème siècle a permis à de nombreux légumes de parvenir jusqu’aux marchés français et européens, la capucine tubéreuse et le crosne que l’on remarque parmi toutes les nouveautés qui sont inscrites dans le catalogue Vilmorin.
Dernière arrivée, la capucine tubéreuse est descendue de ses Andes natales pour arriver en 1850-1860. Elle reste encore peu connue chez nous. Si l’on considère le temps d’acclimatation de ceux qui l’ont précédée, elle peut encore espérer connaitre la gloire.

Et le petit dernier, le délicieux crosne, originaire du japon mais exporté par les chinois à la fin du 19ème siècle. C’était le début de l’invasion des produits chinois, et celui-là pour notre plus grand plaisir.
 
Certains ont été présent dès les premiers siècles de notre ère dans les potagers, comme le prouve le Capitulaire de Villis, tel le panais et au cours du Moyen-Age comme le salsifis. La plupart d’entre eux ont été acclimatés au cours de la Renaissance au moment où la vogue des légumes commence et à l’âge classique : topinambour, rutabaga, cerfeuil tubéreux, scorsonère, betterave.

Et ce n’est sans doute pas fini car l’homme a toujours besoin de nouveautés et de changements.


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Ségolène

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