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Fureur des Vivres

A courre, à corps et à cri

Fureur des Vivres n° 23, novembre 2009, le gibier

Parmi les nombreux modes de taquinage du gibier répertoriés (devant soi, en battue, à l’approche ou à l’affût, au gabion, à la passée, aux chiens courants, au furet, en punt, à la hutte ou à la tonne, au hutteau, au miroir, au filet, à la glue…), chasses à courre, au vol et sous terre sont les formes les plus naturelles de cette drôle d’agitation belliqueuse organisée qui n’en finit pas de diviser inconditionnels et âmes sensibles.

Qu’à cela ne tienne, je vous propose aujourd’hui d’opérer un furetage en règle du côté de la vènerie…

A courre, à corps et à cri


Source : planches-propatria.com

Chassez le naturel…

Mon dernier souvenir de chasse remonte à l’époque où mon cher père quittait la maisonnée à l’aube dominicale, son fusil et son amour de la nature solognote en bandoulière, et son épagneul à la queue frétillante au bout de la laisse.  Aucun des deux ne mesurant de toute évidence ce que l’amour inconditionnel du chien pour son maître, et du maître pour ces échappées paisibles, coûterait à l’intégrité physique du quadrupède enamouré : la belle aventure s’arrêta net lorsque tous deux revinrent penauds, l’épagneul truffé de plomb, et le maître aphone d’avoir voulu défendre l’honneur de son canidé contre l’incommensurable bêtise humaine.

Il y avait donc urgence à redorer le blason de cette activité somme toute respectable… pour peu que l’on sache la pratiquer avec finesse.

… Il revient au galop !


Chasse nocturne par Paolo Uccello, Oxford Ashmolean Museum

Dans la pratique de la chasse à courre, ou vènerie (du latin Venari, chasser), il convient de distinguer deux familles :
- la grande vènerie : chasse au gros gibier tel que sanglier, daim, cerf, chevreuil... voire loup,
- et la petite vènerie : pratiquée sur petit gibier tel que renard, lapin, lièvre.
La raison pour laquelle la vènerie est considérée comme l’une des formes les plus naturelles de la chasse tient au fait qu’elle repose sur l’instinct animal, celui du chien, dont l’homme se contentera, avec toute l’humilité qu’on lui connait, de canaliser vertus prédatrices et finesses d’odorat. De parole d’homme, il s’agit donc d’un combat d’égal à égal entre quadrupèdes, une proie et son prédateur.

D’ailleurs, la proie convoitée par le duo meute-cavaliers aura pour sa part tout loisir de mettre en action l’une des nombreuses ruses répertoriées par son ami l’homme, à même de la sortir de ce mauvais pas sans trop d’encombres, et de s’en retourner à son paisible anonymat. Figurent ainsi au catalogue de ses potentielles tactiques de diversion (à consulter d’urgence au coin du bois lorsque le roussi commence à devenir brûlant…) :
- le forlonger : traduisez passage en mode turbot afin de semer suffisamment la meute déchainée pour que l’odorat pourtant affuté des canidés ne parvienne plus à pister la trace évanescente de la proie ;
- le change : ou comment trouver un cousin couillon qui accepte de semer la zizanie dans cette armée de truffes en prenant le relai et en distillant sur le chemin sa propre odeur ;
- le passage d’eau : transposez, et rappelez-vous simplement votre dernière daube du dimanche soir sur fond de course poursuite, où le héros cerné de toutes parts plongeait dans les eaux glaciales d’un torrent déchaîné pour échapper à ses poursuivants benêts…
- le hourvari : la prise de risque sado-vicieuse par excellence, celle qui consiste pour la proie à s’en retourner tout bonnement à la rencontre de ses potentiels bourreaux, et à bifurquer au moment très précis de cet infime et ténu temps suspendu durant lequel la bave de la meute déchainée (jusqu’à cent bestioles, s’il vous plait), emportée dans son élan, poursuit sa route linéaire alors même que la meute elle-même amorce le dernier virage la séparant de sa proie.
Tout un art !


Source : ladepeche.fr

Lorsque meute et proie ont achevé leurs petites affaires, entrent en scène les veneurs et leur hallali, cette mélodieuse sonnerie de trompe de chasse annonçant l’imminence de la mort donnée. Qu’il s’agisse d’un croc canidé ou d’un bras armé d’une dague, voici l’heure de la curie.

Quoiqu’il en soit, dès lors que de statistiques il est question, il est communément admis que la proie conserve en moyenne quatre chances sur cinq d’échapper à son destin cynégétique tragique. Pour peu que l’on prête foi à deux facteurs – un seul et unique animal convoité lors d’une équipée chasse d’une journée, de nombreux moyens de défense à disposition de la proie – les chances de succès de l’entreprise humaine se révèlent au bout du compte minimes : faibles pour le cerf, très faibles pour sanglier et chevreuil, insignifiantes pour renard, lièvre, et lapin de garenne… Ouf ?
Ne reste que le plaisir du sport !

Une pratique vieille de deux millénaires

Les codes de la chasse à courre n’ont finalement pour ainsi dire pas évolué au fil du temps. La raison en est simple : la proie, sauvage et instinctive par essence, n’a que peu varié dans ses modes de protection lorsque la meute se déchaine. Quant aux chiens, même si leur domestication ne peut être considérée comme totalement neutre dans l’affaire qui nous préoccupe, ils restent les maitres de la situation, l’homme n’étant pas encore parvenu à polluer leur cerveau par les déviances douteuses dont il est capable.

Les fondements de la pratique de la chasse à courre ont toutefois drastiquement évolué depuis son origine. En effet, du XXème au VIIème siècle avant J.C. alors que régnaient en Mésopotamie les Assyriens dans un contexte de belliqueries récurrentes, il convenait de s’assurer de l’infaillibilité des troupes, sur laquelle reposait la longévité de l’Empire. La chasse à courre était ainsi considérée comme un entrainement à la guerre, permettant d’évaluer et d’améliorer si nécessaire les capacités d’endurance physique des valeureux guerriers au service de l’Empire.

Ce n’est que bien des siècles plus tard – après que l’homme eut œuvré pour la domestication équine – que cet entrainement guerrier se métamorphosera en activité de loisir. Qualifiée de sport par les Anglais (qui n’hésitèrent pas à l’exporter lors de leurs virées outre-Atlantique, allant jusqu’à glisser dans leurs bagages chevaux et renards roux), elle relève plus de la tradition sur notre territoire. Ainsi, la noblesse s’efforçant de faire les yeux doux au roi François 1er…
Comme pour bien d’autres choses, il faudra attendre le XXème siècle et ses velléités d’industrialisation pour accéder à une relative démocratisation de la pratique de la chasse à courre.

Dernière constance : l’usage de toute arme est prescrit, sauf en cas de mise en danger des troupes en action, dont l’estimation est laissée à l’entière discrétion desdites troupes…

Vocabulaire, encore et toujours…

Il est curieux, voire plaisant, de constater à quel point l’inconscient collectif peut s’imprégner de son histoire commune. Ainsi ces expressions populaires qui puisent leur source dans un vocabulaire et des pratiques particulièrement codifiés :
- être aux abois,
- sonner l’hallali (synonyme de sonner le glas),
- donner le change (la bête qui donne le change en fait lever une autre à sa place ; on dit alors des chiens qu’ils prennent le change),
- marcher sur les brisées (entrer en concurrence)… les brisées étant les branches que le veneur rompt, sans les détacher de l’arbre, pour marquer la voie de la bête (exemple : la brisée de fuite, encore appelée brisée de traces, indiquant la direction prise par l’animal).

La musique adoucit les mœurs

Là où les veneurs moyenâgeux usaient de la voix pour communiquer à distance, la trompe de chasse (tonalité : ré, longueur : 4,545 m, tempo musical principal : 6/8) a peu à peu pris le relai, fruit de l’oreille française particulièrement musicale. Les premiers trompeors du Moyen-âge seront par la suite rebaptisés trompeurs

Des fanfares dites « de circonstance » permettent ainsi aux veneurs de maintenir leurs acolytes informés de l’évolution des opérations :
- la mélodie du « bien-aller » avisera l’ensemble des troupes de ce que les chiens sont en bonne voie,
- la mélodie du « bat-l’eau » leur indiquera si besoin est que la proie convoitée patauge entre étang et rivière,
- celle de la « vue » confirmera que l’animal est en vue,
- enfin,  moult mélodies seront soufflées lors de la curée finale : hommage au déroulé de la journée, au labeur canin, et pour finir aux veneurs présents sur la scène finale du crime.


Source : univers-cheval.com

Une faute du plus mauvais goût pourrait conduire à confondre trompe et cor de chasse : sachez donc que ce dernier, accordé en mi bémol, et d’un tempo principalement binaire, est dédié à la musique militaire. Un public averti pourra éviter tout mélange douteux des genres en se concentrant sur la différenciation par la coulisse d’accord (petit tube intérieur modifiant la tonalité), sur la branche d’embouchure.
Pour parfaire votre verni de culture mélomane, sachez enfin que l’on doit au Marquis de Dampierre l’écriture, dans les années 1720, des premières partitions musicales dédiées à la vènerie. L’héritage actuel se monterait à quelque 4000 mélodies.
A la trompe Dampierre (1 tour ½ de tuyauterie) succèdera la trompe Dauphine (2 tours ½) puis finalement la trompe d’Orléans (3 tours ½), communément usitée depuis 1818. Astucieux : longueur de tube inchangée + enroulement démultiplié = encombrement et maniabilité optimisés.

Autres temps, autres mœurs

Contrairement aux idées reçues, la chasse à courre, également pratiquée en Amérique du Nord, en Océanie et en Irlande, est interdite en Grande-Bretagne depuis 2005, tout comme elle l’est en Allemagne depuis 1933.

En France, où climat et espaces boisés constituent un terrain particulièrement favorable à son exercice, l’on peut encore lui prédire de beaux jours. C’est ainsi que les suiveurs sont accueillis gratuitement à la fête dans les deux tiers au moins de nos départements, quel que soit le moyen de motricité pour lequel ils ont opté.
En effet, outre notre sympathique et fidèle équidé, les suiveurs peuvent de nos jours tenter de rester dans la course au moyen d’un vélo, voire d’une voiture, ou de leurs pieds pour les sportifs indécrottablement écologiques.

Les membres d’équipage (ou « boutons ») quant à eux restent redevables d’une cotisation, dont le montant peut aller de quelques centaines d’euros à… quelques milliers d’euros. Ce qui ne semble pas suffire à refroidir l’enthousiasme des troupes. Ils auront ainsi tout loisir de batifoler en verte campagne du 15 septembre au 31 mars de chaque année.


Source : lacaze.fiftiz.fr

Chapeau bas…

Toute notre sympathie au malheureux gibier dont le paisible cours de vie se voit arbitrairement perturbé par la gourmandise humaine ;
Une pensée émue itou vers notre fidèle serviteur équin, qui parcourra jusqu’à cinquante kilomètres dans les cris des chiens (sachez que lors d’une chasse à courre le chien n’aboie pas – si ce n’est lors de l’hallali – il crie), attentif aux impératifs de (aboyés par ?) son cavalier au comble de l’excitation ;
Et enfin une reconnaissance tout aussi appuyée au toutou qui, s’il ne risque pas de se retrouver criblé de plomb (lui !) aura des heures, des jours, des mois durant répondu scrupuleusement aux instructions formatrices de son maître, clés de la complice intimité indispensable au succès de la fête.

Mais ne nous voilons pas la face : cela ne nous empêchera certainement pas de savourer à l’occasion cuisses de chevreuil, civets de sanglier et autres douceurs pimentées.
L’homme n’est pas à une contradiction près !

Laurence

Pour plus d’informations
Société de Vènerie
Association Française des Equipages de Vènerie
60, rue des Archives 75003 Paris
Tel : 01 47 53 93 93 - F : 01 47 53 71 71
 


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le 09.11.09 à 09:00 dans Histoire - Version imprimable
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Commentaires

Enfin !

Oui enfin je lis quelque chose d'intelligent et de réaliste sur la vènerie !
J'ai chassé à courre pendant plusieurs années et je n'ai eu de cesse de me révolter contre les discours de gens qui n'avaient pas la moindre idée de quoi ils parlaient !

Merci pour ce billet qui remet les pendules à l'heure !

Acesse - 09.11.09 à 12:26 - # - Répondre -

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