Editorial : Comment oublie-t-on un légume?
Fureur des Vivres n°1, janvier 2008, les légumes oubliés
A l’aube de l’humanité, nos aïeux se tenaient à peine sur leurs deux pattes. Ils mangeaient des charognes et des racines, tout nus dans la gadoue, en poussant de stupides cris gutturaux. Le consommateur moderne et propre sur lui garde-t-il dans un coin obscur de son subconscient le souvenir de ces scènes pitoyables ?
Editorial : Comment oublie-t-on un légume?
De la même manière qu’il s’épile la moquette avec acharnement, qu’il camoufle ses flaveurs corporelles sous des couches de stick désodorisant, ben, il se cabre à l’idée de croquer dans une racine biscornue. Pas une pomme de céleri, ronde et rassurante. Ni même une carotte, d’un joyeux orangé. Mais dégainez un topinambour bien tordu, et voilà qu’il rechigne. Comme si avaler ce tubercule-là allait réveiller l’animal qui sommeille en lui.
Ce n’est là qu’une hypothèse, toute personnelle. Et tirée par les cheveux pour tout dire. Reste que ces racines d’antan racontent quand même bien des histoires sur nous. Rutabagas et topinambours provoquent ainsi chez les septuagénaires et plus de pénibles relents des repas de guerre. Sans doute les cuisait-on trop naguère, ces pauvres racines. Mais pour toute une génération, les légumes oubliés méritent de l’être à tout jamais.
Pour le reste, les grâces et disgrâces des tubercules viennent simplement nous rappeler que dans l’alimentation, tout est affaire de mode, de culture et d’époque. Le bon goût du lundi ne sera pas nécessairement celui du mardi. Qu’on s’en souvienne avant de gloser sur le miam.
Et puis, le culte contemporain pour l’apparence de la nourriture ne facilite pas les choses. L’industrie agroalimentaire nous a appris à vénérer des produits lisses, nets, calibrés, brillants, pop. Normal dès lors qu’on hoquette devant un cerfeuil tubéreux au look de vieille crotte de nez ; devant des crosnes aux plastiques de vermisseaux morts ; devant une racine de tournesol évoquant un pif de sorcière. Voilà d’ailleurs le plus drôle des paradoxes de ces légumes-là : sous des dégaines infâmes, ils cachent un cœur subtil. Une chair d’ange sous une dégaine démoniaque. Ces Quasimodos du potager méritaient bien les honneurs de la première édition de la Fureur des Vivres.Estèbe
mots clés : Estèbe, légumes oubliés
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Commentaires
Cultivons notre mémoire des légumes!
Parfaitement, mon cher Estèbe, il faut cultiver notre mémoire des vieux légumes avant de les oublier complètement. Heureusement que vous êtes là pour nous le rappeler. D'ailleurs, j'en ai moi-même mangé à Noël, des légumes oubliés. C'était du ... euh..., désolé, j'ai oublié!
Olif - 02.01.08 à 12:03 - # - Répondre -
Je suis curieuse de lire les prochains articles car depuis le temps que les "légumes oubliés" les plus répandus sont à la mode, il faudrait leur trouver un nouveau petit nom ! En tout cas, ton texte donne un excellent slogan : "Avec le cerfeuil tubéreux, réveille l'animal qui est en toi". Rrrrrr.
Anaik - 02.01.08 à 13:47 - # - Répondre -
bravo !
Quel hommage... moi qui n'ai (heureusement) pas connu la Guerre je ne peux que louer ces drôles de tubercules qui si difficiles à peler révèlent en effet de jolies surprises gustatives ! Vive l'helianti et le persil racine ! et puis aussi l'oxalys....
walter - 02.01.08 à 20:31 - # - Répondre -
Petit retour en arrière...
A l'aide les Furieux !
Je sais bien que l'heure est au rouge et non point aux tubercules d'antant, mais il se trouve que j'ai cuisiné ce soir un drôle de légume oublié à l'origine plus qu'approximative (si ce n'est le panier de la charmante fermière qui m'offrit sa production du moment) qui a piqué ma curiosité sans toutefois parvenir à me guérir de ma piètre mémoire de poisson rouge : forme cousine de la carotte, prolongée d'un bouquet de feuilles allongées d'un vert que je qualifierai de franc, intérieur vert... tendre ?, extérieur rugueux à verrues style topinambour de couleur... disons sable à vert d'eau, saveur approximativement située entre carotte et navet, assez douce (voire trop discrète)...
Quelqu'un saurait-il mettre un nom sur ma description fumeuse ?
Lolotte - 07.07.08 à 22:50 - # - Répondre -
Radis ou navet
Il existe une variété de navet blanc jaunâtre au collet vert, dit navet de meaux.ou corne de boeuf dans le catalogue Vilmorin de 1925, il est considéré comme disparu en 1999
J'en avais acheté au marché bio du quai des Chartrons un jeudi matin, mais il était assez lisse,
La chair était vert vif et il se consomme aussi bien cru que cuit. Je l'avais mangé cru, coupé en fines rondelles, goût de radis un peu poivré. Avec de la fleur de sel, de l'huile d'olive et quelques gouttes de balsamique, c'était excellent.
Peut-être est ce le même légume.
Je vais le mettre en photo sur mon blog.
Ségolène - 07.07.08 à 23:23 - # - Répondre -
J'navet oublié
après recherche, j'avais mis la photo dans l'article que j'avais écrit sur le navet en cliquant sur navet puis dans quel navet!
http://segolene.ampelogos.com/news/quel-navet
Ségolène - 07.07.08 à 23:32 - # - Répondre -
← Re: J'navet oublié
Quelle cruche ! Je n'ai même pas pensé à le goûter cru...
Merci Ségolène, je suis retournée dare dare sur ton blog : pour la couleur intérieure, c'est tout à fait ça ; la forme par contre est plus allongée et fine (diamètre maxi, à vue de nez, 3-4 cm pour les gros/ses), l'extérieur plus rugueux et irrégulier avec zébrage beige-marron dans le sens de la "largeur", la texture (une fois cuit...) à la fois croquante et fondante. Gros épluchage nécessaire pour éviter l'effet filandreux des grosses asperges... que dire d'autre ? (je manque encore un peu de vocabulaire, et je crains d'avoir consumé mon reste de neurones encore vaillants du jour sur un pdf... passionnant !). Si tu as une autre inspiration fulgurante, je reste preneuse... Sinon je m'offrirai une nouvelle virée dans une magnifique contrée verdoyante du Sud Ouest : les petits oignons et la persillade de ma petite tambouille du jour avaient un délicieux petit goût de reviens-y !
Lolotte - 08.07.08 à 00:15 - # - Répondre -