L’âne et le bœuf
Fureur des Vivres n° 12, décembre 2008, furieusement fête
Musique le samedi, conte le dimanche, voilà qui remplace les recettes traditionnelles des fins de semaine, et que nous reprendrons en janvier.L’âne et le bœuf
On nous raconte que l’âne et le bœuf soufflaient sur le petit Jésus pour le réchauffer ; mais cet âne et ce bœuf d’où ils venaient, pourquoi ils étaient là, à point nommé, pour souffler sur le petit, qui le sait ?
Moi je le sais, parce que les vieux me l’ont dit. L’âne et le bœuf, ils venaient d’ici, du bon pays du Quercy, croyez-moi, voici comment :
Vous comprenez, quand le petit Jésus allait naître, il y avait, quelque temps avant, un grand remue-ménage. Il n’est pas arrivé comme ça tout simplement.
Les aurores étaient plus brillantes, les couchers de soleil plus resplendissants, le soleil plus clair, les fleurs plus vives, la neige plus blanche. La terre ne sentait pas comme à l’ordinaire.
Les animaux qui remarquent tout, comprenaient qu’il allait se passer quelque chose d’étonnant.
Or, il y avait alors, près de Castelfranc, un brave paysan qui s’appelait Magloire. Magloire était pauvre. Il habitait une cabane faite de lattes et d’ajoncs, près du chemin de halage, au bord du Lot. Magloire était un brave homme simple, qui ne parlait pas aux hommes, qui passait sa vie avec ses animaux et leur ressemblait. On l’appelait Magloire le «nesci» ou le simple.
Pour tout bien, il avait quatre animaux : un coq à deux crêtes, une chèvre à deux mamelles, un bœuf à deux cornes et un âne à deux oreilles. Les quatre bêtes vivaient sur les berges du Lot, dans ce terrain qui n’est à personne parce qu’il faut bien que les pauvres puissent s’asseoir quelque part.
A force de vivre avec Magloire, le coq, la chèvre, l’âne et le bœuf le comprenaient et l’aimaient ; il leur parlait, ils répondaient par phrases courtes ou par signes.
Naturellement, les bêtes de Magloire sentaient, comme les autres, que le monde changeait : l’eau à travers la rive, le vent dans les arbres, les grillons et les crapauds dans les champs, racontaient un grand secret. Alors, elles parlèrent sans s’en douter. L’aurore ressemblait à de l’argent tout neuf, et Magloire regardait l’aurore. Le coq parla le premier ; perché sur la cabane, il dit d’une voix éclatante : «Le Christ va naître ! Le Christ va naître !»
Le bœuf qui ruminait sur le chemin de halage, leva sa tête encornée et dit lentement : «Et où ? Et où ?»
La chèvre qui broutait les jeunes pousses d’un taillis voisin, agita son cou et la cloche qui pendait à son cou, et continuant à brouter, elle dit la bouche pleine : «A Bethléem ! A Bethléem !»
L’âne qui regardait la rivière, la queue en l’air, bondit de joie, se roula par terre, gagna l’avoine, comme on dit chez nous, et de sa voix nasillarde, dit : «Nous y allons ? Nous y allons ?»
Les quatre bêtes entraînèrent Magloire et lui répétèrent en leur langage qu’il fallait partir de suite.
Magloire, je vous l’ai dit, était un homme simple ; il réfléchit qu’il avait toujours désiré voir du pays, il pensa que l’occasion était bonne, que rien ne le retenait à Castelfranc, qu’il y avait partout des rivières et des chemins de halage, que sa chèvre lui donnerait du lait, que son âne et son bœuf le porteraient tour à tour, que son coq le réveillerait quand il aurait dormi ; et avant le lever du soleil, il était en route.
Où allait-il ? A Bethléem sur la foi de sa chèvre. Où était Bethléem ? Du côté où le soleil se lève, comme de juste. Et Magloire allait vers le soleil.
Il en traversa des pays, vous pouvez me croire. Je ne sais plus les noms. Il y eut même un endroit où l’on voulait le tuer : mais le bœuf le défendit avec ses cornes.
Il suivit des rivières et des fleuves, il traversa des montagnes. Il arriva dans des déserts ; il trouvait que Bethléem était loin, mais il ne disait rien, parce que quelque chose dans son cœur le soutenait.
Les bêtes non plus ne disaient rien. Un jour, pourtant, la chèvre se plaignit ; depuis deux semaines elle n’avait trouvé que des cailloux et une herbe courte. Comme elle avait son franc-parler, elle dit :
"Bethléem m’embête, je reviens à Castelfranc."
Et elle partit. Elle n’avait pas fait vingt pas, qu’un loup surgit brusquement et la mangea.
Le lendemain le coq était de mauvaise humeur ; il ne réveilla pas Magloire. La chèvre était son amie, une amie à sa taille ; le bœuf et l’âne étaient trop grands et trop patients pour lui. Lui aussi, il se plaignit et il murmurait :
"Si j’avais su, je n’aurai rien dit. Après tout, est-ce que je sais s’il naîtra seulement ?"
Le bœuf poussa un soupir et dit :
"O mon ami, sois patient ! Soit patient ! il faut souffrir et attendre quand on veut voir."
Le coq, exaspéré par cette morale, se dressa sur ses pattes et dit :
"Je retourne à Castelfranc."
Il n’avait pas fait vingt pas qu’un aigle fondit sur lui et l’emporta.
Magloire était triste lui aussi, il regrettait Castelfranc, mais il n’osait le dire, à cause du loup et de l’aigle ; un jour pourtant dans le désert, mourant de soif, il se coucha sur le sable à l’ombre de son âne et il murmura plutôt qu’il ne dit :
"Je veux revenir à Castelfranc !"
Aussitôt l’âne et le bœuf, scandalisés, laissèrent là Magloire et continuèrent leur marche vers le soleil. Il est probable que Magloire mourut de soif. L’âne et le bœuf, eux aussi, avaient soif. Et ils ne savaient rien.
Le bœuf avait dit : «Et où ?» L’âne avait dit : «Nous y allons.» Ils n’en savaient pas plus. Mais ils croyaient et ils étaient décidés à tout souffrir pour leur foi. Et il y avait comme une lumière autour de ces bêtes de bonne volonté.
Le bœuf avait dit : «Et où ?» L’âne avait dit : «Nous y allons.» Ils n’en savaient pas plus. Mais ils croyaient et ils étaient décidés à tout souffrir pour leur foi. Et il y avait comme une lumière autour de ces bêtes de bonne volonté.
Ils restèrent huit jours sans manger et sans boire. Ils baillaient, mais ils ne se plaignaient pas ;
Un soir, au coucher du soleil, ils arrivèrent sur une montagne et ils virent à leurs pieds un village tout blanc, entouré de jardins. Une joie leur vint et ils pensèrent : il y aura ici un peu d’eau et un peu de foin.
Ils arrivèrent comme des mendiants, tendant le cou. Mais les hommes méchants les chassaient de partout.
Enfin, aux portes de la ville, ils trouvèrent une étable abandonnée. La crèche était garnie de paille rance, et devant la porte coulait une eau sale. L’âne et le bœuf bénirent
"Dormons ici, demain nous repartirons pour Bethléem."
Or, c’était la nuit du 25 décembre. Chassé de partout, le petit Jésus vint naître dans cette étable et on le posa dans cette crèche. Il y eut à dedans tant de lumière et tant de joie que l’âne et le bœuf comprirent qu’ils étaient arrivés, et tout en pleurant et en soufflant, ils regrettèrent que le coq, la chèvre et Magloire ne fussent pas là avec eux.
mots clés : Ségolène, fêtes, conte
le 07.12.08 à 09:00
dans Beau texte, belle musique
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Commentaires
Merci
Pour ce joli conte et tout ce que ce blog nous apporte: gentillesse, compétence, savoir et et même temps beaucoup de bonheur.
Toutes mes amitiés à votre équipe,
Henriette.
Henriette - 07.12.08 à 20:36 - # - Répondre -