La France m’a ouvert ses bois
Fureur des Vivres n° 11, novembre 2008, les champignons
Nous retrouvons Alberto Montovani avec un texte fondateur qui a été publié dans Slow octobre-décembre 1999.La France m’a ouvert ses bois

J’ai passé une partie de mon adolescence à Sanremo, petite station balnéaire italienne, fréquentée par les Milanais et des Turinois. Plus connue alors pour son casino, ses fleurs et son festival de la chanson (Volare, oh, oh) que pour les charmes discrets que cachaient son arrière pays. Après un mois passé à l’air vivifiant de la montagne, les familles bourgeoises prolongeaient leurs vacances par un mois plus iodé au bord de la mer, fin-août début-septembre, lorsque la chaleur y est moins étouffante.
Pour nous adolescents qui vivions dans une petite ville où tout le monde se connaissait, c’était le moment attendu : celui de retrouver les amis des années précédentes, de renouveler des amourettes fanées et surtout de découvrir les nouveaux visages des jeunes filles dont les corps dévoilés sur le sable – autant de voluptés imaginaires – allaient nous faire fantasmer.


C’était l’époque du solstice d’été et des premiers orages violents, chargés d’une pluie longtemps retenue qui n’attendait qu’un éclair pour se répandre en déluge. Il y avait aussi mon père qui attendait, et, dès les premières gouttes, en fin de journée, passait la tête par la fenêtre, regardait le ciel d’un air réjoui et me lançait : « Va te coucher tôt ce soir, demain on part à l’aube aux champignons ».
J’ai longtemps aimé partir avec lui. Mais, à quatorze ans si j’avais envie de regarder sous quelques chose ce n’était pas sous les fougères. Et cette invite qui revenait tous les ans comme une rengaine, me rendait furieux et triste à la fois : non seulement je perdais toute une journée de plage mais en plus, je manquais la sortie du soir avec le rendez-vous chez le glacier du port, les copains, le juke-box et les chansons d’été. Cela me privait surtout des filles avec qui échanger des regards langoureux. Pour clore le tout, depuis que j’avais tiré mes premières bouffées de cigarettes, je ne pouvais plus monter dans une voiture sans avoir mal au cœur et je redoutais cette route qui montait en serpentant vers les premiers contreforts du Piémont.

Mon père avait alors une Fiat, une « Topolino » (le nom de Mickey Mouse outre-alpes), une copie à l’ancienne des grosses américaines que l’on voyait dans les films de Capra : Liliput au pays des pâtes.
Et nous voila parti sur les lacets du col de Nava, mon père chantonnant sur ses doubles débrayages et moi, recroquevillé dans mes nausées et ma mauvaise humeur. Mais plus on montait vers le nord plus l’air pétillait. On quittait la grand-route et on rentrait dans les premiers sous-bois. Mon père s’arrêtait et décapotait la Topolino ; je me mettais alors debout, les avant-bras sur la rambarde de ce balcon roulant, envahi par un parfum de résine et d’humus. Sur ces chemins de terre qui se perdaient dans l’ombre des hautes futaies, rêvant de Taïga sibérienne ou de montagnes Rocheuses, je ressentais déjà les signes de cette légèreté d’être que plus tard je saurais appeler bonheur.


Les coins à champignons de mon père, il y a quarante ans, étaient des bulles, des espaces de calme, de solitude. On avait l’impression que les bois nous appartenaient. Nous étions seuls à y pénétrer. Je crois bien ne jamais y avoir rencontré âme qui vive. Plus tard, me rendant en Italie, passant parfois à côté d’un de ces endroits qui m’était familier, je me désolais de retrouver ces paradis clôturés par des filets métalliques et des barbelés avec des grandes pancartes clouées sur les arbres qui en interdisaient l’accès et prohibaient la cueillette. Il en est ainsi dans toute l’Italie, depuis la vallée d’Aoste jusqu’au fin fond de la Calabre, labyrinthes de propriétés privées et de cueillettes gardées : les espaces de libertés sont devenus des prisons à champignons.
J’ai, en particulier, souvenir d’un endroit, sur la route de Cuneo, que mon père aimait et qu’on atteignait après quelques heures de virages, des chansonnettes et de bougonnements. Ayant laissé la voiture au sommet d’un chemin de terre abrupte, nous étions entrés dans une sapinière qui ondulait sur un versant en pente légère. Après une marche silencieuse sur un sol recouvert de mousse où nos pas s’enfonçaient comme dans des nuages, ne s’arrêtant que pour cueillir des framboises et des myrtilles fraîches de la rosée du matin, nous avions débouché dans une clairière. Elle était aussi grande que la placette derrière la chapelle des franciscains de Sanremo et, pour être plus hexagonale, que la place Fürstenberg à Paris. Vision divine, magique et inoubliable, l’endroit était recouvert de girolles : un tapis jaune semblait étalé pour notre seul bonheur comme pour nous accueillir d’un geste amical, signe d’une nature complice qui nous acceptait parmi ses initiés.
J’ai perçu ce même signe avec mon copain Vincent, quelques décennies plus tard, dans une sapinière normande, avançant à genou avec peine, dégageant des tamis de branches qui nous fouettaient le visage. Nous sommes tombés sur une clairière semblable (quoique plus petite !), recouverte également de girolles. J’ai compris ce jour-là, que le sol de France m’avait ouvert ses bois.


La découverte de la France et de son espace naturel est, pour tout italien, un émerveillement. Je viens d’un pays où on ne peut imaginer d’espaces sauvages qu’en montagnes. La plaine est occupée à perte de kilomètres par des villes, des villages, des maisons, des hameaux, des potagers, des fermes, des champs, des vignes, des arbres fruitiers, des cimetières, des églises.
Quand on traverse la France, on a enfin l’impression d’espace libre, on respire. Le paysage se dessine comme sur les tableaux de la Renaissance.
Derrière le profil du prince se découpe un environnement idyllique : un bosquet, une plaine ondulée, une rivière, un bois, une colline, un champ et des forêts qui s’étendent à l’infini. Pour le ramasseur de champignons que j’étais devenu, cette nature était aussi magique que celle des plaines mythiques décrites dans Le Roi des Aulnes de Tournier ou des immensités décrites par Jack London.
Longtemps je me suis réveillé de bonne heure sans pour autant aller aux champignons. Mon père qui m’avait suivi lorsque j’étais venu vivre à Paris, allait se promener dans les bois de Saint Cucufa et dans la forêt de Marly toute proche. Je l’accompagnais souvent pour lui faire plaisir ; on ne se parlait pas souvent. Il marmonnait, nostalgique, que tel versant à châtaigniers lui rappelait un de ses bois italiens.
La passion des champignons m’est venue près sa mort. J’habitais l’ouest de Paris. J’ai commencé moi aussi à attendre les premières pluies d’automne annonçant la fin de la saison chaude. Je partais alors de bonne heure arpenter les traces de mon père dans les mêmes bois de Saint Cucufa. C’est à cette époque que j’ai commencé à lui parler. Le long des futaies, je lui demandais son avis sur des questions qui m’importaient. Il me répondait et j’entretenais avec lui de vives discussions, il arrivait même que le ton monte. Plus tard, quand j’ai découvert la forêt de Saint Germain et que l’on traquait le cèpe avec Vincent, je priais mon père de me faire trouver les champignons avant lui : « Allez, même un petit, juste pour agacer Vincent ».
J’avais l’impression qu’il m’accordait cette faveur lorsque je la méritais, mais, parfois, pour me taquiner, il favorisait Vincent le premier.
Mon père est enterré dans un grand cimetière de banlieue sous des peupliers d’Italie. Dans un ovale, scellé dans le granit, une vieille photo prise lors d’une randonnée dans les montagnes lombardes. Mon père y regarde au loin et, dans son dos, des cimes de sapin montent vers le ciel. Un jour de printemps j’ai emmené mes enfants sur sa tombe. Près du romarin que j’avais planté quelques saisons plus tôt, trois petits entolomes me faisaient signe.


Le monde des champignons est un monde de signes. Naturels et parfois surnaturels, ils en régissent les règles. Il faut énumérer les plus importantes. A la cueillette, portez un vêtement à l’envers : chapeau, pull ou tee-shirt. Le champignon, d’un naturel méfiant, se dit : « Voilà quelqu’un de distrait, il ne va pas nous voir ». Oubliant ses craintes, il se montre et il est fait. Autre commandement, face à un cèpe d’âge respectable, tournez-lui autour et admirez-le, dites-lui que vous n’allez pas le cueillir et que l’année suivante, vous seriez heureux de rencontrer ses petits. La prochaine saison, votre récolte est assurée. Enfin, si vous apercevez un champignon de loin, ne vous dirigez jamais directement vers lui ; ignorez-le ; faites un large détour et tombez sur lui comme par hasard. Ses voisins ne se méfieront pas et se découvriront plus facilement.
Plus sérieusement, il y a des pratiques de recherche qui, à partir du premier champignon trouvé, (et non ramassé) font appel à deux symboles du savoir. « L’infini » : faites des cercles en huit, de plus en plus grand en revenant sur le champignon ; très bon rendement mais répétitif. Je lui préfère ‘L’éternité » : à partir du champignon, faites une spirale centrifuge, espacée de deux ou trois mètres ; infaillible et téméraire à la fois car on s’égare souvent. On doit rappeler encore le tamisage dit de la « Pendule » dans les alignements des sous-bois, mais, bien qu’efficaces, ses allers et retours s’avèrent fastidieux.
Les signes de reconnaissance entre mycophiles sont assez intéressants.
Très fréquent le : « Tiens, lui aussi est un ramasseur de champignons » au cours d’une rencontre qui décide d’une future virée commune. Rencontres qui donnent lieu aussi à : « Le champignon le plus délicieux est le tricholome de la Saint Georges. Nenni , monsieur, celui qui a le meilleur goût est sans conteste le sanguin des Maures ». Je ne vous parle pas des truffes noires et des truffes blanches : à chaque fois c’est comme évoquer la corrida à une assemblée des « Amis des animaux ».
Parmi les mycophiles, il faut d’abord distinguer le mycologue (que l’on imagine –à tort – savant fou type Tournesol). L’espèce est rare, on la rencontre surtout dans les guides et les ouvrages scientifiques. Le mycologue est forcément ramasseur mais pas forcément mycophage. Cette dernière espèce en revanche est plus répandue. Elle est souvent représentée par le « chasseur-ramasseur » atavique. : la survie de la tribu dépend de l’importance de la cueillette. En dehors des sites normaux, il se rencontre le long des bois bordant les autoroutes et les voies de chemin de fer : « parce que là, vous assure t-il, personne n’y va et il risque d’y en avoir beaucoup ». En avalant de grosses bouffées de gaz carbonique, il tamise de façon maniaque les sous-bois : rien n’échappe à son canif, surtout pas le griset nouveau-né dont le dernier cri sera étouffé par le bruit du TGV Paris-Lyon.
Il y a aussi, espèce très répandue, le mycophage baladeur de famille nombreuse :" Oh, ils adorent les champignons, ils seront fous de joie » A fuir, les enfants sautent à pieds joints sur les bois morts ; tombent, crient, ont faim, soif ; sont fatigués, veulent rentrer, faut les porter. Les femmes, elles, n’arrêtent pas de jacasser dans la voiture, et en descendant, tout le long de la ballade, elles ne s’interrompent que pour crier : » Reveneeez ! Venez voir, ils sont bons ceux-laaa ? ». Se méfier aussi du ramasseur-baladeur de chien. Les premières fois, il le cache. Un jour fatal, il dira : « Cela ne t’ennuie pas si j’emmène Toupie, tu sais elle est très calme, elle se met sur le siège arrière et elle ne bouge plus ». En effet, comme hypnotisée jusqu’à l’orée du bois, elle explose alors hors de la voiture et commence à courir en rond, en aboyant, dans les sapinières.
Elle écrasera les premières poussées, mordra à belles dents les cèpes de plus de dix centimètres, et son maître lancera mollement, « Tu es belle Toupie, sois sage – et me regardant attendri – elle s’amuse bien, tu ne trouve pas ? » Là, je n’ai énuméré que les vrais amateurs, laissant de côté les copains qui vous ont tanné pour se joindre à vous, arrivent en retard au rendez-vous de cinq heures du matin, ne cessent de vous parler : des difficultés avec leur femme ; des problèmes avec le fisc ; de l’échec politique dans la réussite des zones franches. Ceux-là, dans les bois, il faut s’en éloigner jusqu’à ce que leurs cris ne soient plus que le souffle d’une feuille qui choit.


Evidement un complice de cueillette est rare. Il faut savoir se lever tôt, rouler des heures, affronter l’humidité, la pluie, le froid. Il faut entrer sous les sapinières sous la lumière crépusculaire du lever du soleil ou dans la pénombre humide des matins pluvieux. Il faut savoir marcher sous les averses ou sous une chaleur soudainement ravivée, pendant des heures, parfois sans rien trouver. Il faut marcher à genoux sous les branches basses, se faire déchirer le visage par les ronces, glisser et tomber sur les fesses, s’enfoncer dans la boue jusqu’en haut des bottes. Il faut savoir se perdre dans les culs de forêts inextricables et ramper en ouvrant des brèches dans le branchage à coups d’épaule pour s’en sortir. Mais il faut aussi percevoir le murmure intime des sous-bois ou ces silences qui, ouvrant un vide saisissant, effacent soudainement tous les chants d’insectes et d’oiseaux. Aimer les branches de sapins de Vancouver qui caressent le visage comme des baisers d’enfant et qui ont un parfum de clémentine. Aimer aussi être loin de tout à la tombée de la nuit et se retrouver dans l’obscurité, croisant des arbres aux silhouettes fantasmagoriques et découvrir d’étranges regards phosphorescents qui percent l’obscurité.


Mais lorsqu’on a attendu pendant des mois que la saison arrive, guettant les marchands de primeurs de peur de louper les premières poussées, que l’on a reçu des nouvelles du Doubs, d’Auvergne ou de Normandie : « Hier on en a ramassé trois ou quatre » ; que, profitant d’une première averse, on a décidé de se lever à cinq heures du matin pour être au lever du jour dans une forêt du Morvan ; qu’après s’être séparés, on entend un court sifflement, on accourt et l’on voit son copain contemplant en silence les quatre premiers cèpes de la saison, plantés dans la mousse comme des bougies d’un gâteau d’anniversaire. Alors on s’immobilise aussi, on ne dit rien et l’on sait qu’avoir un camarade de cueillette c’est savoir partager les peines, le silence, la solitude et ce qu’on a appris à nommer le bonheur.
Après il faut penser au retour. Fatigués, assoiffés, endormis on reprend la route. La journée n’est pas finie : à peine rentrés, il faut partager, trier, nettoyer, préparer les quelques dizaines de kilos de champignons ramassés. Mettre à sécher les plus mûrs. Brosser et couper en quartiers les beaux cèpes du matin que l’on mettra au congélateur. Nettoyer minutieusement les petits bouchons de champagne qui seront conservés, en bocaux, dans l’huile ou le vinaigre. Préparer pour le soir même une fricassée avec des hydnes communs, les laqués améthyste, les coulemelles et autres chanterelles en tubes avec quelques saucisses de Laguiole ou encore des diots de Savoie.
Les trois ou quatre kilos de girolles seront mis de côté pour le dîner d’après-demain, peut-être cuisinés d’après la recette qu’on a gardé de la dorade royale en cocotte sur lit de roquette et de champignons sauvages.
Et plus tard, quand dans son lit on subit ce moment troublant, qui va de l’éveil au sommeil et qui permet de maîtriser le rêve, défilent alors devant vos yeux grands fermés d’infinis travellings de mousse et de feuilles mortes recouverts de milliers de magnifiques champignons.
Alberto Montovani, Slow octobre-décembre 1999
mots clés : Mantovani (Alberto), champignons
le 18.11.08 à 09:00
dans Beau texte, belle musique
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