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Fureur des Vivres

La pêche en littérature et au cinéma

Fureur des Vivres n° 18, juin 2009, les poissons de lacs et de rivières

Bailleul est un jeune garçon qui habite sur les bords de la Lore et qui est un fan de pêche. Comme tout débutant il commet des erreurs et admire un vieux pêcheur dont toute la contrée chante les talents…

 

La pêche en littérature et au cinéma
 

…Ainsi Bailleul avait travaillé sous Najard. Il l’avait regardé pêcher. Najard tolérait sa présence, parce qu’il savait la faire oublier.

« Voilà, disait Najard. Ma gaule d’abord. Pas très longue, comme vous voyez : un seul pied de bambou dont j’ai coupé le scion moi-même ; c’est moi même, comme de bien entendu, qui a choisi les anneaux en porcelaine et qui les a ligaturés. Si vous voulez, je vous ferai une gaule pareille.

« Vous voyez ma soie, hein ? Tressée serré, pas d’enduit sur la soie brute ; ça glisse mieux, et ça ne vrille pas, ou ça vrille moins ; parce qu’on a beau faire, vous savez, à force que le poisson tourne, la soie finit quand même par vriller. Le mieux est d’attacher son poisson mort dans l’autre sens, de le faire tourner à rebours : ça dévrille la soie en pêchant.

Mon bas de ligne ? De la corde à guitare. Je préfère au fil d’acier qui coupe le poisson bien plus vite et qui se coupe dans fois tout seul. Tu diras qu’il est plus solide que la guitare, et c’est vrai. Mais pour moi c’est un défaut de plus, et je vas vous dire pourquoi : au lancer, faut être hardi, faut lancer, n’importe où, même sur les enrochements ; faut pas se dire qu’on peut accrocher dans les pierres, ou si on se le dit, faut l’oublier, faut s’en foutre. Hardi, je lance ! Je traîne partout, je me promène à l’aise. Si je lance en trouillard, si je traîne mon poisson comme si je marchais sur des œufs, autant plier tout de suite et rentrer… ça y est, j’ai accroché le fond, loin du bord. Si j’ai un fil d’acier solide, plus solide que ma soie, où est ce que ma ligne pêtera ? Je n’en sais rien, peut-être près de la gaule, en tout cas c’est la soie qui pêtera puisqu’elle est moins résistante que ce bon Dieu de fil d’acier. Alors, hein ? Dix, vingt mètres de bannière dans la flotte ? Au prix qu’elle est, je comprends que ça me gène. Tandis que voilà : si j’ai en bas de la ligne de la corde à guitare (moins solide que la soie, tu saisis ?) je suis tranquille, c’est la guitare qui pêtera. Et pour être davantage tranquille, je monte mon bas de ligne en deux brins : d’abord, en haut une guitare plus grosse, qui porte l’olive de plombée et les chaînettes d’émerillons ; et puis en bas une guitare plus faible qui porte jusqu’à l’hameçon. Alors ça va : si je m’accroche je sais d’avance que c’est cette guitare qui lâchera. Je peux tirer, ça n’est pas grave : «  Arrache ou casse ! Faut que ça vienne ! » Si ça casse, je ne laisserai jamais au fond que dix, vingt centimètres de guitare, un hameçon et voilà tout. Il n’y en aura pas pour dix sous ; rien qu’un brochet moyen, c’est plusieurs fois payé. »

« Je lance vous avez vu avec ma ligne lovée à terre. Sur les grèves nues, ça va tout seul : même dans les rauches, quand on fait attention, la soie coule sur les herbes et file sans se brouiller. Il n’y a que sur les enrochements, où des fois une pierre coupante, pourrait raboter au passage… Mais d’ordinaire, au bas des perrés, on n’a pas besoin de lancer loin : le brochet se tient dans la mouille, en embuscade dans les herbes, juste à quelques mètres du bord. On lance tout doux, en soulevant un peu la pointe de la gaule quand le poisson mort atteint l’eau pour qu’il fasse moins de potin à la chute. »

Ainsi Najard dispensait à Bailleul son expérience généreuse. Mais surtout il prêchait l’exemple. Chaque parole s’illustrait d’un geste. Il continuait :

« Je prends mon poisson mort de la main gauche, une ablette, comme vous voyez… Je lui passe l’hameçon dans la gueule et je lui fais sortir par l’ouïe, une fois. Et puis je recommence : dans la gueule… par l’ouïe, deux fois. Ca fait une boucle coulissante, c’est bon. Maintenant je pique l’hameçon au flanc, sur la ligne des petits points noirs, le la cale dans la chair avec la palette de la hampe, et je n’ai plus qu’à serrer la boucle, en donnant à mon mort la forme cintrée que voilà. C’est cette courbe qui lui permet de s’appuyer sur l’eau, de tourner comme s’il frétillait, lorsqu’après le lancer je ramène la ligne vers moi… Regardez ! »

Maurice Genevoix, La boîte à pêche.
 

Maurice Genevoix était un grand pêcheur d’eau douce, sur les bords de la Loire où il a passé la plus grande partie de sa vie. C’est sur les bords de ce même fleuve que pêche Bailleul, le héros de La boite à Pêche qui, dès qu’il a un moment de loisir, file lancer sa gaule pour attraper ablettes, gardons, chevesnes, suètes, brochets, anguilles et civelles, selon l’époque. C’est aussi un roman d’apprentissage, d’initiation à une certaine sagesse que procure la maitrise de la pêche.

 

Les écrivains qui vouent une passion à la pêche à la ligne ne résistent pas à la tentation de coucher sur le papier leur passion. L’un des plus célèbres est Ernest Hemingway. Que ce soient les techniques, le choix des cannes, fils et appâts, la recherche de l’endroit idéal, l’attente et la pêche proprement dite. Ils y passent des heures et des heures. Le pêcheur à la ligne est un homme à part qui vit intensément sa passion et c’est pour cela que l’on peut lire sur le seuil d’un Bed&breakfast en Ecosse : « Ici vivent des gens normaux et un pêcheur. »

La liste est longue des œuvres de ces passionnés de pêche à la mouche et vous la trouverez sur http://www.gobages.com/comu/litterature-halieutique/livres-peche.php.

Je tiens à vous signaler deux oublis sur cette liste qu’il ne faut pas manquer :

Alain Couturier, les saisons d’un pêcheur dans lequel il transforme l’art de la pêche en véritable art de vivre. Un vrai bonheur. Ce livre s’approche de l’esprit de La vie selon Gus Orviston et Itinéraire d’un pêcheur à la mouche

Et Hervé Jaouen, Chroniques irlandaises et Le Testament des Mc Govern. Un voyage en Irlande où la pêche au saumon et à la truite est une institution, un fait culturel, une sorte de religion.

Sans oublier deux polars sur fond de pêche à la mouche, La rivière de sang de Jim Tenuto et Pêche en eau trouble de Carl Hiaasen, ce dernier assez déjanté.

 

 

Au cinéma, les plus belles images de pêche que j’ai vues étaient dans le film de Robert Redford Et au milieu coule une rivière. Pêche sportive au lancer dans des eaux vives et la pêche comme salut.

J’ai aussi le souvenir d’un succulent dialogue entre Michel Simon et le petit garçon juif qu’il avait en pension dans Le vieil homme et l’enfant assis tous les deux au bord de l’eau, une canne à pêche dans les mains.

Et de Michel Serrault en Pépé la Grenouille dans Les enfants du marais où Villeret et surtout Gamblin taquinaient le poisson à des fins alimentaires. Hymne à la vie sauvage et à l’amitié.

N’étant pas une grande cinéphile, il me revient des images mais je ne sais plus dans quel film ou j’ai oublié le titre.

 

 Qu’ai-je entendu ? a feint de s’offusquer Margaret. Un droit de pêche permanent chez vous ? En plus de la Dawross ? Me voilà veuve de pêche, mon Dieu, ayez pitié de moi.

- Pardonnez-moi… Ai-je bien entendu ? Veuve de pêche ?

- Vous avez bien compris, a répliqué Edmond en souriant. Fishing widow – veuve de pêche - c’est le titre dont s’affublent les dames qui prétendent être abandonnées par leur pêcheur de mari. …

Après le déjeuner, Edmond m’a fait les honneurs de son « cabinet secret », un appentis entièrement dédié à sa passion. Les murs étaient tapissés de cannes à pêche prêtes à entrer en action, de photos souvenirs et de gravures, de vitrines à moulinets anciens, qu’il collectionnait. Un long plateau en bois rouge sur tréteaux sur servait l’établi. Deux étaux à monter les mouches y étaient fixés, face à un confortable fauteuil à roulettes, seule touche anachronique. Une valisette en carton débordait de plumes et de cous de coqs. Sur une étagère s’alignaient une bonne centaine de livres de pêche, non pas de manuels techniques barbants mais des ouvrages de grande littérature halieutique, comme je m’en apercevrais en lisant pendant l’hiver les trois livres qu’il sélectionna pour moi : A Man May Fish de Kingsmill Moore ; Fishing and Thinking de A.A. Luce ; The Seasons of a Fisherman de Roderick L. Haig-Brown.

- A Man May Fish, j’aime beaucoup ce titre, dit-il. Il se peut qu’un homme doive pêcher… Pour s’accomplir? Pour s’élever au-dessus de la condition humaine… Fishing and Thinking, pêcher et penser, vous éclairera là-dessus. C’est dans cet ouvrage, il me semble que l’on trouve la réponse à cette merveilleuse devinette : Quelle est la différence entre un croyant et un bigot ? A l’église, le bigot pense à la pêche, tandis qu’à la pêche le croyant pense à Dieu. La pêche est une philosophie, mon cher Gwendal. Mais aussi bien que le philosophe a besoin de ses jambes pour arpenter le Lycée, le pêcheur a besoin de son bras pour entrer en contact avec le Créateur. A vous à jouer, à présent !

Il a abouté les trois brins d’une canne de neuf pieds, a fixé un moulinet sur le talon, fait passer la soie entre les anneaux – et au passage, leçon de vocabulaire : soie, queue-de-rat, bas de ligne ; l’harmonie à rechercher entre l’épaisseur de la soie et la puissance de la canne-, et nous sommes allés sur la pelouse, où il m’a enseigné les rudiments du fouet. Il déroulait vingt mètres de soie avec une aisance déconcertante. Quand à moi…

Le testament des McGovern, Hervé Jaouen.
 
Ségolène
 
 

mots clés : Technorati, Technorati

le 25.06.09 à 09:00 dans Beau texte, belle musique - Version imprimable
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Commentaires

"Partie de pêche au Yémen" de Paul Torday

Je suis en train de lire avec délectation ce roman anglais dont je vous livre la 4e de couv' :

"Alfred Jones est dans de beaux draps. Pour ce paisible biologiste à la vie trop bien réglée, la demande du cheikh yéménite Muhammad est tout simplement une aberration : construire une rivière dans un oued de son pays pour qu'il s'adonne à son sport favori... la pêche aux saumons ! A moins de croire au miracle, comme les plus hauts dignitaires du pouvoir britannique, qui voient là un excellent moyen de redorer leur blason au Moyen-Orient. Une délicieuse explosion sui donne naissance à une de ces comédies originales que seuls les anglais savent écrire. "

"Partie de pêche au Yément" de Paul Torday, édition 10/18 (en poche donc).

funambuline - 26.06.09 à 11:35 - # - Répondre -

Pêche au Yemen

Merci pour cette référence, je vais aller voir chez mon libraire préféré.

Ségolène - 01.07.09 à 17:14 - # - Répondre -

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