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Fureur des Vivres

La triperie des Halles de Paris (Zola)

Fureur des Vivres n° 10, octobre 2008, la cuisine canaille

Les abonnés à la newsletter ont pu lire lors du dernier opus un texte de Zola décrivant les étals de fromages aux Halles de Paris. Passons à la triperie.
 



La triperie des Halles de Paris
 
Là au milieu des abats dégoutant de sang, l’œil d’un peintre y découvre matière à poésie et même à une inspiration… canaille

Autour du pavillon, les ruisseaux coulent rouge…L’arrivage des abats dans des carrioles qui puent et qu’on lave à grande eau les intéressait. Ils regardaient déballer des paquets de pieds de moutons qu’on empile à terre comme des pavés sales, les grandes langues roides montrant les déchirements saignants de la gorge, les cœurs de bœuf solides et décrochés comme des cloches muettes. Mais ce qui leur donnait surtout un frisson à fleur de peau, c’étaient les grands paniers qui suent le sang, pleins de têtes de moutons, les cornes grasses, le museau noir, laissant pendre encore les chairs vives des lambeaux de peau laineuse; ils rêvaient à quelque guillotine jetant dans ces paniers les têtes de troupeaux interminables. Ils les suivaient jusqu’au fond de la cave… En bas, c’était une horreur exquise. Ils entraient dans une odeur de charnier, ils marchaient au milieu de flaques sombres, où semblaient s’allumer par instant des yeux de pourpre ; leurs semelles se collaient, ils clapotaient, inquiets, ravis de cette boue horrible. Les becs de gaz avaient une flamme courte, une paupière sanguinolente qui battait. Autour des fontaines, sous le jour pâle des soupiraux, ils s’approchaient des étals. Là, ils jouissaient à voir les tripiers, le tablier roidi par les éclaboussures, casser une à une les têtes de moutons, d’un coup de maillet. Et ils restaient pendant des heures à attendre que les paniers fussent vides, retenus par le craquement des os, voulant voir jusqu’à la fin arracher les langues et dégager les cervelles des éclats des crânes. Parfois un cantonnier passait derrière eux, lavant la cave à la lance ; des nappes ruisselaient avec un bruit d’écluse, le jet rude de la lance écorchait des dalles, sans pouvoir emporter la rouille, ni la puanteur du sang.
Vers le soir, entre quatre et cinq heures, Cadine et Marjolin étaient sûrs de rencontrer Claude à la vente en gros des mous de bœuf. Il était là, au milieu des voitures des tripiers acculées aux trottoirs, dans la foule des hommes aux bourgerons bleus et en tabliers blancs, bousculé, les oreilles cassées par les offres faites à voix haute ; mais il ne sentait même pas les coups de coude, il demeurait en extase, en face des grands mous pendus aux crocs de la criée. Il expliqua souvent à Cadine et à Marjolin que rien n’était plus beau. Les mous étaient d’un rose tendre, s’accentuant peu à peu, bordé, en bas, de carmin vif ; et il les disait en satin moiré, ne trouvant pas de mot pour peindre cette douceur soyeuse, ces longues allées fraîches, ces chairs légères qui retombaient à larges plis, comme des jupes accrochées de danseuses. Il parlait de gaze, de dentelle laissant voir la hanche d’une jolie femme. Quand un coup de soleil tombant sur les grands mous, leur mettait une ceinture d’or, Claude l’œil pâmé, était plus heureux que s’il avait vu défiler des nudités des déesses grecques et les robes de brocard des châtelaines romantiques.
… Il rêva longtemps d’un tableau colossal, Cadine et Marjolin s’aimant au milieu des Halles centrales, dans les légumes, dans la marée, dans la viande. Il les aurait assis sur leur lit de nourriture, les bras à la taille, échangeant le baiser idyllique.

Zola, Le Ventre de Paris
 

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le 27.10.08 à 09:00 dans Les vivres en fureur - Version imprimable
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Commentaires

je suis folle de ce livre, folle.
Merci pour ce passage fabuleux

marion - 27.10.08 à 21:35 - # - Répondre -

Toujours mon livre chouchou... Et il y a le fameux passage de la fabrication du boudin aussi...

Tiuscha - 05.11.08 à 07:28 - # - Répondre -

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