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Fureur des Vivres

Le braconnier

Fureur des Vivres n° 23, novembre 2009, le gibier

Dans les forêts, nuitamment ou à l’heure du laitier, marche silencieusement le braconnier. Les sens à l’affût, il traque le gibier dont il remplira sa besace et guette la moindre indication qui lui signalerait la présence du garde-chasse, son implacable ennemi. Sur le sol, traces de pattes, herbes foulées, plumes et poils, crottes et fientes livrent au braconnier les indices invisibles à tout autre que lui. Braconner est une pratique ancienne pour laquelle  piéger tant le gibier que l’homme de loi est devenu un art.

Le braconnier

La figure la plus célèbre du braconnier est celle de Raboliot, le héros du roman éponyme de Maurice Genevoix, à qui Julien Bertheau a prêté son apparence dans le film de Jean Daroy. Il représente une figure emblématique des campagnes, une pratique séculaire de chasse illégale et clandestine considérée avec indulgence.

Des Raboliot par milliers

Chasser le gibier à poil, à plumes ou à écailles, tout le monde le faisait sans que personne n’y trouve à redire jusqu’à ce que des chefs de bande armée se sont octroyés la propriété du sol. Alors tout se gâta, finie la liberté ! Les manants, les gueux n’avaient plus qu’à se nourrir de soupes d’herbes et de légumes, de racines et de feuilles, mais pas touche au gibier ! Le gibier, la viande sont la nourriture des seigneurs, de ceux qui décidaient la loi. A eux les chasses à courre à travers les prés, les prairies et les forêts, à eux meutes de chiens courants et les cornes de chasse qui sonnent l’hallali, les beaux gibiers à plumes et à poil dont les chairs rôties remplissaient leurs estomacs. Ils traquaient les gibiers sauvages aidés par des chiens de chasses, les redoutables braques dont s’occupait les valets de vénerie appelés bracon.


Les braconniers bretons par Alexis Mauflastre

Les terres libres et communales se révélant insuffisantes pour nourrir les communautés villageoises, les paysans se mirent clandestinement à chasser sur les terrains seigneuriaux, se faisant braconniers. Le braconnier était le valet de vénerie des pauvres. Il était un habile chasseur muni d’un matériel de chasse silencieuse : lacets et pièges, arcs et couteaux.

Car braconner était une pratique de survie indispensable pour de nombreux paysans qui nourrissaient ainsi leurs familles et leurs parentèles. Ils retrouvaient alors le plaisir de chasser qui leur avait été ôté tout en bravant une loi et des interdits arbitrairement fixés. Presque tous les paysans furent des braconniers, plus ou moins régulièrement. Certains en firent leur activité principale, vendant leurs  plus belles prises à des particuliers et plus tard à des restaurants dont ils étaient sûrs, se procurant des revenus non négligeables.

Mais si le braconnier était pris, les châtiments étaient sévères : coups de fouet, mutilations, lourdes amendes, la relégation voire la mort pour du gros gibier comme les cerfs ou sangliers. Et sous la République, qui n’est pas bonne fille avec les contrevenants à la loi et protège les biens des bourgeois, amendes et peines de prisons.

Pas vu, pas pris

Si le braconnier est une figure sympathique, celle du garde-chasse l’est beaucoup moins dans l’imaginaire populaire. C’est celui qui trahit sa classe, qui se met du côté de l’ennemi. Parfois aussi rusé que le braconnier qu’il était parfois avant de changer de camp, il était difficile de lutter avec lui. Vêtu d’un bel uniforme et porteur d’un fusil qui marquaient sa fonction, il était intransigeant avec les braconniers, soucieux de conserver une place confortable. Toute la vie du braconnier consistait à se défier du garde-chasse, à être plus malin que lui, à ne jamais se faire prendre. Le braconnier ne devait craindre personne, pas plus la maréchaussée que le garde-chasse. Jusqu’à la révolution, les seigneurs rétribuaient des gardes-chasses pour surveiller leurs terres et s’assurer que personne ne prélevait de gibier. Si la révolution a supprimé les privilèges dont celui de la chasse, les braconniers n’ont pas disparu pour autant. Car après une brève période de liberté, le pouvoir a créé le droit de chasse. Attribué d’office aux propriétaires des terres, il était possible de l’obtenir contre des espèces sonnantes et trébuchantes que, naturellement, les paysans ont refusé de verser, redevenant de ce fait braconniers : ce n’était pas la République qui allait leur interdire de chasser. Le garde-chasse devenait une institution, le pendant du braconnier. Les gardes-chasses, assermentés, se firent plus nombreux et plus agressifs, les parties de cache-cache avec les braconniers encore plus serrées.



Parfois le braconnier avait quelques longueurs d’avance sur celui qui le pourchassait impitoyablement. Natif du pays dont il connaissait les moindres recoins et anfractuosités, il se déplaçait sur des entiers inconnus des autres, savait disparaitre et se cacher là où personne ne pouvait aller le chercher. La respiration de la forêt lui était familière et il s’entendait à y repérer les pas du garde-chasse ou de n’importe quel intrus et s’en rendre invisible. Il bénéficiait souvent de la complicité des populations locales qui ne le trahissaient pas et le cachaient parfois. Le braconnier leur était sympathique, car il bravait des interdits, il défiait les gendarmes et les gardes-chasses qui, eux, avaient le droit de porter fusil et de verbaliser, et représentaient un pouvoir arbitraire limitant les libertés de chacun. Se sentant quelque fois un peu gibier eux-mêmes, ils considéraient avec indulgence celui qui osait braver l’arbitraire. Le braconnier rétablissait dans leur esprit un ordre naturel.

Gardien d’un certain art de vivre

Le braconnier était le dépositaire et le gardien de savoir-faire et de techniques qui se transmettaient de génération en génération. Parfois presque instinctivement. Fabriquer en quelques secondes un collet, poser un piège le plus discrètement possible, rendre des filets invisibles à l’œil est un art remarquable. Traquer et suivre une bête, l’abattre quand on est sûr que le garde-chasse ronfle auprès de sa régulière c’est aussi tout un art. Rien n’est impossible à un bon braconnier qui chasse seul le plus souvent, parfois accompagné d’un chien fidèle, aussi silencieux et prudent que son maître. Il savait combien de lièvres abritaient les terriers, le nombre des portées, les bauges des sangliers, de combien d’individus se composaient les hardes et où se cachaient perdrix et bécasses. II savait quand passaient les oiseaux migrateurs et quand les grands poissons remontaient les rivières. Il posait ses pièges toujours au bon endroit, sûr de les relever garni, en osmose avec une nature complice.

Respectueux d’une nature qui le pourvoyait en nourriture, il ne tuait pas une laie, une hase ou une biche pleine, pas plus qu’une mère qui nourrissait ses petits et il ne prélevait que ce dont il avait besoin selon une règle implicite venu du fond des âges qui permet à la nature de se régénérer puisque c’est elle qui assure la survie des hommes. Le braconnier est l’héritier direct du chasseur-cueilleur de la préhistoire.

Ruse, prudence et discrétion sont les trois qualités indispensables à la pérennité d’une activité clandestine. Car le braconnier est l’individu qui va chasser sur des terres encloses, qui chasse en dehors des périodes autorisées, sur les terres des autres, terres privées ou collectives.

Le braconnier est pratiquement dans notre pays devenu une figure légendaire. Le besoin d’aller chercher sa nourriture dans la nature a complètement disparu. Dans d’autres pays cependant, le braconnage existe et prend des proportions dangereuses pour l’équilibre de la faune. Chassant le gibier pour leur peaux et leurs fourrures, pour l’ivoire de leur défense ou l’ambre de leurs glandes, pour des parties de leurs corps aux qualités prétendument aphrodisiaques ou guérisseuses, ils tuent impitoyablement adultes et jeunes, mères portant des petits ou les allaitant, décimant des troupeaux entiers. C’est un braconnage avide et cupide qui a bénéficié longtemps de la complicité des autorités avant qu’elles ne s’en inquiètent, réalisant les désastreuses conséquences.

Dans les forêts, nuitamment ou à l’heure du laitier, marche silencieusement le braconnier. Les sens à l’affût, il traque le gibier dont il remplira sa besace et guette la moindre indication qui lui signalerait la présence du garde-chasse, son implacable ennemi. Sur le sol, traces de pattes, herbes foulées, plumes et poils, crottes et fientes livrent au braconnier les indices invisibles à tout autre que lui. Braconner est une pratique ancienne pour laquelle  piéger tant le gibier que l’homme de loi est devenu un art.

Ségolène

 

 


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le 27.11.09 à 09:00 dans Histoire - Version imprimable
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