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Fureur des Vivres

Le désaccordeur de piano # 5

Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes

« A l'accordeur de piano les accords orthodoxes,

au désaccordeur de piano les accords paradoxes »

Rubrique récurrente.

 
 

Le désaccordeur de piano # 5

« Supersize me at Kebab-plage,
garanti 0% tire-bouchon »
 
Une étude en quelques chiffres.
 
Km 12.
Longitude -1.445029
Latitude 49.050244
 
10 heures du matin.
Client numéro 1.
 
Hamburger 1,00 euro
Cheeseburger 1,70 euro
 
Puis d’autres chiffres, encore.
 
 
Nous y voilà.
Couché tôt, levé à l’heure, rasé, douché, au moins aussi propre que l’employé qui interrompt une conversation personnelle pour traiter son premier client de la journée.
Il faut bien un premier. Aujourd’hui, c’est moi.
Je n’ai aucun doute, j’aurai le droit à autant d’égards que le numéro 27 ET le 1098.
Pas de trac, je ne tremble pas, je connais ce genre d’endroit.
De mauvaises fortunes passagères m’y ont conduit -du même côté du comptoir- il y a plus d’une décennie. L’endroit n’a pas changé.
Tout au plus la musique au kilomètre m’est-elle peut-être un peu plus insupportable (?)
 
Au final, c’est moi le client, j’ai tout fait pour, et je dois me comporter comme tel.
 
 
« un hamburger et un cheeseburger, s’il vous plaît ».
« tout de suite, monsieur. Et rien à boire, avec ça ? ».
 
Aïe, pas prévu. Je ne suis pas aussi bien préparé que ça.
C’est pourtant là la raison de ma présence ici :
 
Tester l’icône de la « street food »
avec des vins issus du même tonneau.
 
Un temps d’arrêt, un peu de salive ravalée.
Je monte en température, l’autre ne s’aperçoit de rien.
Je m’apprête à bafouiller une pirouette type « Euh, non non, merci ».
 
En fait, je tressaille. Ils ont absolument tout prévu, je le comprends en avisant le plateau qui couronne une pile de ses congénères.
Lui aussi, il est le premier de la journée. Sauf qu’il est dans leur camp.
Il m’intime :
 
 
Ok, ils étaient au courant de mon passage, un point pour eux, mais j’ai de la ressource.
Un peu de cran, je ne me suis pas couché à 20 heures hier pour flancher maintenant.
« Euh, non non, merci ».
 
 
Ce plateau et ses injonctions, posé à l’endroit même où j’allais me poster, ça m’a fait peur. A l’évidence, ils sont très forts et parfaitement organisés.
Mais en pensant aux collègues qui remettent tous les jours leur article « Fureur des Vivres » en temps et en heure, je me sens des ailes, le gominé va dérouiller.
 
-                    « 2,70 euros, s’il vous plaît monsieur ».
-                    « Hein ? Euh, oui, pardon. Voilà ».
Sans se départir d’un sourire dont j’envie le naturel, il empoche mes 5 euros. Pour la froideur scientifique, c’est raté. Mais l’employé du mois ne perd rien pour attendre.
Je ne sors même pas sous les hourras de la foule, à cette heure, la foule, c’est moi.
 
Bravo, j’ai regagné ma voiture, portes ouvertes, moteur tournant, sans piper d’autres mots que ceux empruntés à leur bréviaire.
« Bonjour, merci, au revoir ». Piteux.
 
Après tout, je suis un expert. Alors je fais mon boulot d’expert (moteur coupé).
 
Des chiffres encore, pifométriques, ceux-là.
 
1 centimètre d’épaisseur, le hamburger ne fait pas illusion 2 secondes.
De l’euro que j’ai payé, je ne sais comment distribuer les parts entre matières premières, salaires, marketing, ...
J’ai nourri beaucoup d’efforts, avec un « bilan carbone effroyable » (24 kms aller-retour), pour un final affreux : faux sucres envahissants, acidités mordantes, ingrédients de seconde zone.
 
Fin de l’expérience,
pas d’accord mets et vins « satisfaisant/engageant » envisageable.
 
 
 
 
 
Je vais donc jouer à domicile.
Comprenez « en des contrées moins sauvages ». Dans ma rue.
Agon-Coutainville (prononcez /agɔ̃kutɛ̃vil/).
Latitude 49° 02′ 35″ Nord, Longitude 1° 34′ 32″ Ouest.
2 723 habitants pour (entre autres) : 2 pizzeria, 1 friterie-grillades-kebab.
 
« Quelle sauce avec le Kebab ?
Moutarde, sauce blanche, ketchup, mayonnaise ? »

Et pourquoi pas, en ce coin de Normandie, « kebab-crème fraîche » ?
Mondialisation ? Métissage, plutôt.
Très classiquement, ce sera « kebab - sauce blanche »*.

Pour l’occasion, nous allons ressusciter les vins pensés pour une consommation itinérante. (Mémo, ici).
 
Le match du jour
 
1. « RN13 » - Vin de pays de l’Hérault (34) – Blanc 2006 – Bio
    Sauvignon & Viognier - 13 degrés, 75 cl - Bioghetto
Nez très avenant, longueur en berne, léger perlant agréable.
Simple mais franc, direct, aromatique, plaisant. Grand capital sympathie.
Avec le kebab-frites :
L’amertume pointe le nez mais l’ensemble conserve son caractère jovial.
Les épices du kebab donnent du nerf à l’accord mais l’accord ne peut dépasser
le statut du clin d’œil amusant. Remplit parfaitement son office apéritif, donc.
 
2. « Fruité catalan » - Côtes du Roussillon (34) – Rosé non millésimé
    13 degrés, 25 cl – Vignerons catalans
Nez intense de fruits surmûris, petite pointe lactique, voilà un rosé expressif.
La bouche est ronde, douce, sans aspérité aucune, avec beaucoup de gras,
de générosité alcoolique.
Avec le kebab-frites :
Le rapport de force est inversé, le vin domine et adoucit les épices du kebab.
Versant frites, une note amère se fait jour (de heurts avec la rondeur alcoolique ?),
Mais, au final, ce rosé donne un tour heureux aux pommes de terre
en rehaussant leur goût, et en atténuant leur caractère gras et grillé.
Mention « « très bien » pour cet accord porté sur la générosité.
 
3. Haut-Poitou (86) – Rouge 2006 – Bio
    12 degrés, 10 cl - Ampelidae
Nez explosif, peu avare de pistes exotiques.
Même constat en bouche avec, en sus, des touches épicées.
Souplesse, fruité et petits tannins fins en final.
A l’évidence une expression plus « nordiste ».
La qualité intrinsèque est au rendez-vous
avec un supplément de caractère et de longueur.
Avec le kebab-frites :
Les épices du vin se superposent à celles du kebab,
accord « ton sur ton » plutôt très réussi.
Un vin de consommation rapide qui s’est bien conservé
+ un vin qui existe par ses qualités propres
+ un accord sur les sensations
+ de la légèreté, un alcool discret,
idéal pour le rafraîchissement itinérant.
= la palme du jury.
 
4. « French Rabbit – Merlot » - Vin de pays d’Oc (34) – Rouge 2005
    13 degrés, 100 cl - Boisset
Bouche un peu dure et rêche en finale.
Fraise écrasée, amertume superposée, un peu gênante.
Jamais déplaisant, mais registre viril.
Avec le kebab-frites :
Fait ressortir le sel de la viande et le gras des frites !
Accord entre « forts des Halles ».
On en a plein la bouche, « Street food chantier »
Un vin du Languedoc (34)
mis en bouteille dans le Sud-Ouest (47)
pour le compte d’une société bourguignonne (21),
voilà un « Produit de France » vraiment itinérant.
 
5. « Caraf’ – Merlot » - Vin de pays d’Oc (34) – Rouge non millésimé
    13 degrés, 75 cl - Jeanjean
Au nez, très avenant, parlant. Net.
Une bonne surprise en terme de précision, de plaisir, d’intensité.
Une mauvaise surprise en terme de soufre.
En bouche, il est évidemment sans défaut,
avec du nerf du fruit. Absence de longueur et finale amère.
Une copie moyenne, dimension industrielle et soufre dommageable.
Avec le kebab-frites :
L’ensemble part dans toutes les directions. Avec une vertu (une !) :
la mise en avant des reliefs du kebab.
 
« Street food », terroir de bitume.
 
* En Normandie, la composition de la sauce blanche orientale est un secret bien gardé.
* Il faudrait re-tester l’ensemble des vins avec le verre ad hoc, l’officiel gobelet en plastique.
* "aucun tire-bouchon n'a été maltraité pour les besoins de cette étude".
Dominique Hutin, Agitation oenologique et Culinaire
 
Bibliographie
Trois de mes ex-voisins de palier du magazine Régal :
-        Jean-Philippe Derenne – « La cuisine vagabonde » (Fayard, 1999)
-        Sébastien Demorand – « New-York, food & the city » (Elle, p. 226, 19 mai 2008)
-        Marie-Odile Briet – « La nouvelle heure du burger », (Express Styles, avril 2008)
 
Videographie
-        Jean-Michel Cohen, nutritionniste : cliquez, (programme : 9 mn)
-        Là encore, sur la chaîne « Public Sénat », cliquez, (programme : 1 h)
 
Vinographie
Amplidae – Haut-Poitou, ici & Verre operculé
Fruité catalan – Côtes du Roussillon, ici
Boisset – « French Rabit » : ici
Jeanjean – « La Caraf’ » : ici
Bioghetto – « RN 13 » : ici
 

mots clés : Technorati, Technorati, Technorati

le 30.05.08 à 09:00 dans Vin - Version imprimable
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Commentaires

Il y a du travail d'expert plus difficile que d'autres... pour celui-là, j'admire et je compatis particulièrement. J'espère que c'est bien payé au moins!

mamina - 30.05.08 à 10:01 - # - Répondre -

humour toujours

je suis toujours admirative des articles du pinard déchainé.
Là l'exercice n'était pas aisé. Au pays des poissons, de la crème fraiche , du cidre et du calva Môssieur Dominique s'en tire, une fois de plus avec les honneurs et avec humour.

Ségolène - 01.06.08 à 12:29 - # - Répondre -

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