Le langage du vin, ah ! Quelle soupe
Fureur des Vivres n°2, février 2008, potages, soupes et veloutés
Nul besoin de passer le langage spécialisé au carbone 14, il a l’âge de ses artères. Car depuis toujours (et avant aussi), chaque corps de métier a son lexique, ses tics, son argot. C’est même à ça qu’ils se reconnaissent entre eux, les spécialistes. Ce verbiage professionnel n’effraie personne. C’est du jargon. Soit. Péquin et quidam nagent dans le potage, c’est un fait, mais n’en meurent pour autant pas puisque ces termes techniques sont ordinairement réservés à des bouches et des oreilles autorisées.
Le langage du vin, ah ! Quelle soupe
Ou-vrez, ou-vrez la cage aux « vins-mots »
Avec le « langage du vin », l’affaire se corse. Jusqu’alors, ces mots-là s’épanouissaient gentiment dans l’univers feutré des labos, la profondeur des caves ou les cercles d’amateurs avertis. Puis ils se sont envolés pour s’immiscer dans toutes les strates de la société. Au point de laisser penser que notre univers tout entier est fait de papier tue-mouches, tout noirci qu’il est de « tannins », « boisé » ou « notes d’agrumes ».
« Belle robe vermeille, un peu violette, bel éclat. C'est un bordeaux, un grand bordeaux. Un peu de pourriture noble en suspension, ces impuretés descendent lentement. Ce vin a 23 ans, c'est un 53, une très grande année. Le vin, c'est la terre, celle-ci est légèrement graveleuse, c'est un médoc. Le vin, c'est aussi le soleil. Ce vin a profité d'une belle exposition sud-ouest, sur un coteau de bonne pente. C'est un saint-julien, Château Léoville Las Cases 1953 »
Louis de Funès dans « L’aile ou la cuisse », Claude Zidi, 1976
Apprenez une langue vivante
« Boisson alcoolisée provenant de la fermentation de raisin ou de jus de raisin frais ». Le « Grand Robert » a la langue bien pendue … mais c’est un peu court jeune homme. Sous les coups de boutoirs conjugués de la civilisation du loisir, du « vin culture » et de l’ère « tout-communication / tout-consommation », l’orthodoxie robotique du langage vinique a pris un coup de vieux. Un « coup de jeune » serait plus juste si l’on se fie aux liftings incessants que connaît ce bréviaire en perpétuelle mutation.
« De tous ces maux … tous ces mots … ça nous mène à une autre espèce de phylloxera, c’est le discours sur le pinard ! L’analyse féroce des experts et tout le toutim… Attention ! Je vise pas le travail des hauts professionnels… J’en ai entendu des sublimes. Même un japonais, à Chinon où il venait tester les merveilleux crus de Couly-Dutheil. D’une précision parfaite sur les présences des fruits rouges et l’arrière-nez d’amande amère. Non. Ce que j’évoque, c’est les farfelus, les bricolos du taste-vin qui vous dégotent à tous les coins de cépages des relents ésotériques à base de kumquats et de lychees … De ceux-là aussi, j’en ai entendu, et que trop ! A croire qu’ils avaient débouché un flacon que dans des restaurants chinois ! »
Alphonse Boudard 1
« Martine boit du vin », épisode inédit
Pour enrichir notre sabir, rien de mieux que le « Dictionnaire de la langue du Vin » de Martine Coutier 2, linguiste fraîchement retraitée du Cnrs. On pourrait rapprocher les 750 expressions de son ouvrage des « 40 Mots qu’Emile Peynaud dénombre chez Maupin en 1780 et les 180 qu’il compte chez Féret en 1896 ». On doit ce constat à une presque homonyme, Martine Chatelain-Courtois 3. Devant l’ampleur de la tâche, nous baissons la garde et préférons décrocher le téléphone.
Martine Coutier : « Au début du siècle, ce langage était le fait de grands amateurs, des hommes, au discours très lyrique … et masculin. Pas très précis, il véhiculait des fantasmes érotiques : ce vin a du corsage, il a de la cuisse. A l’amorce des années 70, le vin est devenu un objet de consommation, un phénomène culturel. Le maîtriser permettait d’être à la hauteur d’un certain objet social. Puis, au tout long des décennies 70 et 80, sous l’impulsion de journalistes, souvent parisiens, le discours est devenu moins laconique, plus rhétorique et sophistiqué ».
« Jamais pontife pontifiant ne pontifia si pontificalement »
Rabelais
Quand ? Quoi ? Pourquoi ?
Martine, toujours : « Dans le Jura, les vieux paysans-vignerons restituaient dans leur façon de faire, avec leur propre goût, une personnalité particulière, qui ressemble au bonhomme. Leur vocabulaire était très limité. En fait, on cherchait surtout les défauts. Ils étaient agacés par ce verbiage des années 70/80. Puis ils ont compris la nécessité de dire les mots justes ». Si le renouvellement des générations a amplifié cette évolution, il serait faux de n’y voir qu’un phénomène récent. Ainsi : « dès l’antiquité, médecins et philosophes ont écrit sur le vin, puis au moyen-âge, aux environ de 1200, on trouve les premiers commentaires en français, très éloignés de ceux d’aujourd’hui. Les médecins décrivaient le goût des vins destinés à guérir ».
« […] Pour le blâmer nous trouverons des termes aussi nombreux,
car le vocabulaire des dégustateurs est abondant,
varié, imagé et admet l’invention ».
car le vocabulaire des dégustateurs est abondant,
varié, imagé et admet l’invention ».
O Sophós 4
Faut-il cracher dans la soupe ?
« Le vin est un aliment, la seule manière de le vendre est d’en parler. Certains courtiers de la fin 18è siècle, début 19è siècle, ont fixé le vocabulaire par écrit pour diffuser leurs vins auprès de leurs clients du nord et d’Angleterre. Tout comme la presse aujourd’hui». Devons-nous considérer ces commerciaux, chantres « intéressés » de cette langue, comme les ancêtres des journalistes vinicoles ? Ouhla ! Pour être journaliste moi-même, je n’en suis pas moins homme et je ne sens pas l’âme d’un ali-menteur. Et si j’étais l’un de ces « marchands de soupe » évoqués hier par Alain Laufenburger, mon voisin de palier sur ce blog ?
Un buveur d’élite
Le sujet est sensible, remettons-nous en à l’œnologue Pierre Casamayor 5. Lui qui distille sa science de livres spécialisés en articles dans la presse du même tonneau a une carte de visite dorée sur tranche : « Maître de conférences à l’université Paul Sabatier de Toulouse ». Peu suspect d’approximation, donc. « Pour commenter un vin, le principal écueil est de trouver une connexion entre le ressenti d’un organe sensoriel et sa traduction en mots. Paradoxalement, notre langue est riche mais ne dispose que de 10 mots pour le goût. Par exemple, "plat" est un terme de forme, pas de goût. Il nous faut donc travailler par analogie, par métaphore. La littérature y gagne ce qu’y perd la précision. Il s’agit d’une analyse scientifique, nous travaillons donc avec une grille. Après, on traduit en phrases, on apporte un style. C’est dans ce travail de cosmétique qu’interviennent les variations ». Voilà donc identifiée la passerelle entre le langage codifié par et pour les professionnels vers celui destiné au grand public.
« Confesseur de bouteille »
Cette expression, rapportée par Martine Chatelain-Courtois 6, pourrait être éructée dans un San-Antonio bien entamé ou par un Audiard bien inspiré. Il n’en est rien, elle est gravée dans le marbre depuis le 15è siècle. Transposée en ce 21è siècle naissant, elle pose la question du « qui » et, en filigrane, celle de la légitimité de celui qui écrit. Pour prétendre à la diffusion du message imprimé, il a longtemps fallu être homme de pouvoir, de bien ou de métier. Certes, comme on a jadis poussé les chefs de cuisine sur le devant de la scène, les « meilleurs-sommeliers-du-monde » ont eu le droit à leur statue médiatique. Mais Internet et les mutations numériques redistribuent les cartes. Aujourd’hui, la parole des « confesseurs de bouteilles » officiels (journalistes, sommeliers, …) est sévèrement challengée par les forums, les blogs et ceux qui les alimentent. S’il est encore un peu tôt pour observer leur influence réelle sur le modelage du langage viticole, force est de constater que de nouveaux acteurs, de nouveaux publics et de nouveaux vecteurs sont en place pour faire naître … un langage nouveau.
« ChatO Planket, Médoc 2004
Né mi en valeur par 1 boizé 2 kalité,
Xpriman 1 bO pak 2 senteurs assé masculines de teR,
de moK, de KKO, de fruits noirs, de fumée, de zestes d'Orange é
Né mi en valeur par 1 boizé 2 kalité,
Xpriman 1 bO pak 2 senteurs assé masculines de teR,
de moK, de KKO, de fruits noirs, de fumée, de zestes d'Orange é
en - atendu de miel é d'Stragon. Direct avé 2 l'écla.
Bouche à la mache prometeuZ, cohérente é fine, alliant force é douceur.
L s'appuI S/1 acidiT 2 confiance ».
Bouche à la mache prometeuZ, cohérente é fine, alliant force é douceur.
L s'appuI S/1 acidiT 2 confiance ».
Clara, 25 ans
Commentaire du médoc Château Planquette 2004
(d’après Laurent Gibet, amateur éclairé).
(d’après Laurent Gibet, amateur éclairé).
Avant de conclure temporairement (sommaire du volet 2, en fin de texte), pour vous récompenser d’être resté(e) avec nous jusqu’à la fin et vous préserver de la déshydratation : une petite récréation en forme de friandise.
Oulipo de banane
Pour donner une couleur différente au « parler vin », nous avons expédié le même vin, le médoc Château Planquette 2000 de Didier Michaud,à 3 joueurs de mots à la sensibilité oulipienne (dégainez vos google), funambules de la syllabe :
Martin Granger (http://margranger.free.fr/index.htm)
Robert Rapilly (http://robert.rapilly.free.fr/)
Alain Zalmanski (http://www.fatrazie.com/)
Rendu anonyme, opaque à toutes les supputations, le vin est parti vers ces trois horizons avec quelques contraintes inspirées de l’univers journalistique, avec lesquelles ils ont librement jonglé :
- N’être pas payé
- Emettre un commentaire sans avoir jamais goûté le vin
- Emettre un commentaire en s’interdisant tout terme lié aux sens
- Déguster à l'aveugle
… il nous est revenu ainsi :
Martin Granger
Nous avons bien reçu votre échantillon. Une première approche chromatographique en phase gazeuse a révélé une teneur inhabituellement élevée en éthanol. Des analyses plus poussées au moyen d'un spectromètre de masse ont montré un taux très réduit en acide malolactique, ce qui permet de caractériser sans risque d'erreur un cabernet-franc néo-zélandais, selon toute vraisemblance antérieur à 2002. Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir expédier de nouveaux échantillons pour une analyse plus complète.
Martin Granger
Ce liquide trompeur, d'une douceur épaisse, presque sirupeuse au premier abord, révèle ensuite une rugosité presque agressive. Les extrêmes se rejoignent à la troisième gorgée, et l'on atteint un équilibre presque miraculeux. C'est un vin qui contient son caractère en toutes lettres dans son nom.
(la solution, peut-être à écrire à l'envers : château planquette = peluche
attaquante)
Robert Rapilly
Œnodyssée
Homère n’y voit goutte,
soupçonne qu’en sa main
tinte un bouquet carmin.
Or, avant qu’il ne goûte
au flacon, il l’écoute...
Le conteur est devin :
il décrypte le vin
d’un frisson qui glougloute.
Étiquette et bouchon
planqués lors d’une enquête
sur le Château Planquette,
puis gorgée en bouche, on
présume son silence
en clamer l’excellence.
Alain Zalmanski
Pour la route, quelques lignes de circonstances tiré de la sagesse des nations
Vigneron à la saint Valentin
Doit avoir serpette en main
C'était le cas pour ce nectar
Vendangé à la saint Gérard*
Qui fait bon vin et bon marc
Alain, amateur de fines appellations
* 3 octobre
Alain Zalmanski
J'aime ce vin gras et épanoui, joliment marqué par le chêne, dominé par des arômes de viandes fumées, qui me rappelle un de mes amis. Un nez énorme, qui ne peut laisser indifférent, je sens que je chauffe : cette couleur rubiconde rehaussée par des reflets violet.
Ce nez, cette couleur, cet arôme : j'y suis ! C'est Sylvain Cathiard, peut-être son Vosne-Romanée, Les Malconsorts 1990, année où il a briqué les tonnes.
Merci à eux, que leur nom soit sanctifié.
Dominique Hutin
Bientôt sur vos écrans :
« Langage du vin Ah ! Quelle soupe ! » 2è partie
Où le lecteur voit défiler les différentes typologies de discours, l’influence du contexte, les limites du verbiage, la part de l’ego et de l’intime, les modes langagières, la vie et la mort des mots, et, et, et …
Bibliographie
1- « Le vin quotidien », Alphonse Boudard (Du May, 1993)
2- « Dictionnaire de la langue du vin », Martine Coutier (CNRS éditions, 2007)
3- « Les mots du vin et de l’ivresse », Martine Chatelain-Courtois (Belin, 2001)
4- « Les nobles Vins de Touraine », O Sophós, (Arrault, 1937)
5- « L’école de la dégustation », Pierre Casamayoir (Hachette, 2001)
6- « La vigne et le vin », Sous la direction de Lucien Logette. Cité des sciences et de l’industrie. (La Manufacture, 1988)
mots clés : Dominique
, langage du vin 
le 15.02.08 à 09:00
dans Vin
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Commentaires
Soyons créatives!
En attendant la suite, on peut déjà aller s'execer avec le pipotron cher à Rémy Loisel: L'art et la manière d'écrire des beaux commentaires de dégustations.
Si vous voulez évoluer sur un parquet international, vous pouvez essayer la version anglaise: The silly tasting notes generator ici.
Iris - 16.02.08 à 12:36 - # - Répondre -