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Fureur des Vivres

Le langage du vin, ah ! Quelle soupe # 2

Fureur des Vivres n°2, février 2008, potages, soupes et veloutés

Résumé des épisodes précédents : 

Où l’on apprend qu’il s’agit d’une langue vivante
Où l’on apprend que la chose n’est pas nouvelle
Où les fils de l’histoire s’emmêlent
Où les oulipiens s’en mêlent
(Pour la version complète de l’épisode 1, voir ici

Le langage du vin, ah ! Quelle soupe # 2 

«Le dieu qui créa le monde avait une profession, dégustateur.
Nous sommes encore mal informés sur ses lointains débuts, sur ses tâtonnements, ses erreurs. D’écritures sûres, nous ne connaissons que ses réussites, datées de Sumer, le premier jour où commença l’histoire.»
Raymond Dumay 1
 
Oeno-merchandising
Ah «que dieu me tirebouchonne !» relèverait Desproges, l’heureux dégustateur que voilà ! Et rusé, avec ça ! Car inventer un métier est à ce jour le meilleur moyen pour s’approprier le monopole du discours autorisé. Si en matière de dégustation, «gourou» continue d’être un métier, la concurrence a haussé le ton. Pour les plus motivés, il y a même des filières et des diplômes pour répandre la bonne parole. Revues, livres et blogs finissent de «fabriquer du commentateur». Une grande majorité des humains étant dotée d’une trachée et d’un bras pour tenir le verre, le vin a toujours connu un certain engouement. Fait nouveau, l’art d’en discourir a accouché d’une marchandise grand public.
 
 
Signé professeur Le Magnen
Au début des années 60, avec «Vocabulaire technique des caractères organoleptiques et de la dégustation» 2, glossaire riche de 150 termes, le professeur Le Magnen pose des bases. «Cela a facilité l’accès à de nombreux publics à la culture dégustative. En effet, des savoir-faire jusqu’alors empiriques, traditionnels et détenus par une minorité d’initiés se sont vus explicités et sont par là même devenus transférables.» analyse Jean-Luc Fernandez 3.
Enfin révélé au public, le mystère de ce verbiage mystiquo-secret s’éloigne des sphères divines pour s’échouer avec bonheur dans les rayonnages. Le récent succès du «Dictionnaire de la langue du vin» 4 de Martine Coutier en témoigne. Soit, mais à quoi servent tous ces commentaires viniques ? A transmettre, bien sur. Mais encore ? On s’en ouvre à Martine Coutier, encore, qui nous confie : «En verbalisant les choses, on approfondit sa propre connaissance de la chose.»
 
Croire ou ne pas croire …
On souscrit sans peine à l’idée de la connaissance et du partage, mais une assertion de Michel Dovaz, reçue dans la périphérie proche d’un verre, vient semer le doute : «la dégustation je n’y crois pas !»
On est habitué aux provocations de ce dégustateur chenu mais derrière son chahut verbal, il y a une vérité : puisque l’on évoque un produit susceptible d’évolution, de décrépitude ou de bonification (n’est-ce pas ce qu’on lui demande, justement ?), un commentaire de dégustation ne sera jamais que la photographie d’un instant dans la vie d’un vin.
 
 
«Arômes de mûre récoltée fin août en Creuse sud»
Déjà interviewé dans la première partie de ce périple lexical, l’œnologue Pierre Casamayor assène que «sauf s’ils sont vraiment évidents, ce serait abuser la confiance du lecteur que d’imposer des arômes particuliers car le vin est sans cesse changeant.» Au point qu'il ait lui-même "énormément simplifié son discours". Dès lors, on ne peut que rester admiratif, ou dubitatif, devant certains avis définitifs, façon couperet ou jugement dernier.
 
 «Le catalogue des arômes est impressionnant : de la groseille à tabac, de la myrtille à la truffe, de la banane au pain grillé, de la pierre à fusil au pipi de chat (détestable), de l’herbe coupée au bonbon anglais … Plus par humour, je pense, que par manque de mots, certains ont distingué des arômes surprenants comme la pomme de terre en robe de chambre, l’orchidée, le feu de bois (différent, il est vrai, du bois sec ou du bois vert), le velours cramoisi, et –horreur !-, l’embrocation solaire et le lacet mouillé.»
Bernard Pivot 5
 
Je, tu, il … mais surtout MOI
Sur ce terrain, il est tentant d’apostropher Bernard Pivot. Difficile d’imaginer que l’homme de lettres ne soit pas assez roué, il a des attaches vigneronnes après tout, pour imaginer que ce zoo terminologique puisse être la traduction d’autre chose que la simple volonté descriptive, communicative.
Et si cette parade de mots était l’expression de l’ego ? «Admirez mon ramage !» Des motivations parmi lesquelles on pourrait citer, pêle-mêle : inventer, laisser une trace, se distinguer du collègue, mettre de la distance entre son savoir et le bas-monde. Surtout si le vin disséqué est un mythe au rang duquel on se hissera par la grâce de quelques mots, le temps de quelques mots.
Peu roué mais cultivé et connaissant ses classiques, Pivot donne un indice en citant Edgar Poe : «Il ne saurait laisser à un autre une si belle occasion de prouver à la ville entière son art de goûter les vins.»
 
 
Tout le monde y va de son couplet …
… et la chanson a la rime riche. «Le langage œnologique suit les modes langagières.» Dites-nous en plus, Martine. «Le mot "structure", qui fait appel au registre architectural est un bon exemple. Il est apparu sous la plume de Jules Chauvet [un pape de la vinification] vers 1952 puis s’est diffusé dans les années 60, en pleine mode du mouvement de pensée … structuraliste. Même phénomène pour "bodybuildé", qui évoque un vin maquillé qui a fait de la gonflette. Ce néologisme apparaît dans les années 80, pleine vogue du culturisme physique.» Tout comme le dégustateur, perméable à son environnement, le verbiage vinique vit avec son époque et se charge de l’air du temps.
 
Vie et mort d’un mot
Notre référant Pierre Casamayor a observé dans les années 1990 et 2000 «une explosion des termes à connotation aromatique, alors qu’aujourd’hui, c’est la longueur et la structure qui sont mises en avant.» Comme l’histoire, la mode bégaie. Martine Coutier complète : «Ces créations se renouvellent de façon cohérente, ce n’est pas de la pédanterie, car elles s’inscrivent dans un réseau métaphorique, une langue vivante. Des mots en perte de vitesse sont remplacés par d’autres qui parlent plus à l’imaginaire. D’autres mots traduisant des défauts disparaissent car, progrès technologiques aidant, on ne les retrouve plus dans les vins produits aujourd’hui. C’est le cas d’acerbe.»
 
«Romanée 1987 de bonne famille, élevée aux Oiseaux, les genoux obstinément serrés, […] le 1962 perd un rien de sa robe mais découvre de jolies épaules, des parfums préservés où le musc et la fourrure n’ont pas encore effacé le fruit noir».
Licences poétiques de Jean François Bazin
relevées par Jean-Robert Pitte 6
 
Amen
Enfin, le contexte joue sur la forme. Une contre-étiquette, à dimension commerciale, n’empruntera pas les mêmes chemins linguistiques qu’un article à vocation informative. D’autres descriptions, soumises à certains devoirs de réserve pour trouver leur public, évolueront à la croisée des chemins.
 
«C'est un vin blanc demi sec 12°, élaboré à partir de cépages Chenin et Chardonnay, sur un terrain argilo-calcaire. La culture du vignoble est biologique et l'exploitation de la vigne est essentiellement manuelle. Ce vin est élaboré pour répondre aux prescriptions et recommandations liturgiques.»
Vin de messe blanc bio
 
«Vin souple, agréable sans acidité»
Vin De Messe «bordeaux moelleux» - Bouteille 75 cl
- 3.50 euros
 
«Qualité supérieure, (16% vol). Garantie et réglée par le droit canonique.
Mise en bouteille et scellé sous control du Vicaire Episcopale.
Importé d’Italie»
Vin de messe blanc « Communio »
 
 
Vinographie
Vin de messe blanc, bio – Esat de la Rebellerie : ici
Vin de messe Bordeaux blanc moelleux : ici
Vin de messe « Communio » : ici
 
Bibliographie
1-   «La mort du vin», Raymond Dumay (La table ronde, 2006)
2-   «Vocabulaire technique des caractères organoleptiques et de la dégustation», Le Magnen (Cnrs, 1962)
3-   «La critique vinicole en France», Jean-Luc Fernandez (L’Harmattan, 2004)
4-   «Dictionnaire de la langue du vin», Martine Coutier (CNRS éditions, 2007)
5-   «Dictionnaire amoureux du vin», Bernard Pivot (Plon, 2006)
6-   «Bordeaux, Bourgogne, les passions rivales», Jean-Robert Pitte (Hachette 2005)

Dominique Hutin

mots clés : Technorati, Technorati

le 22.02.08 à 09:00 dans Vin - Version imprimable
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Commentaires

Formidable !

Ce qui est formidable, lorsque la vie a la bonne idée de placer sur votre route des gens sensibles et intelligents, c'est qu'ils cultivent généralement une simplicité qui rend leur savoir parfaitement... digeste aux incultes qui tentent de s'y frayer un chemin.
Vos propos recèlent tant de pépites que les relever toutes m'aurait bien vite conduite à reproduire la quasi-totalité de votre texte (certes vos lecteurs les plus matinaux eurent le privilège de goûter à vos propos en doublon... Mais je préfère me dire que là se situe votre marge de progression, et que j'aurais peut-être, là au moins, su manier mon clavier avec ce petit rien d'approximation en moins... on se rassure comme on peut !). 
J'en relève quand même deux, particulièrement savoureuses à mes yeux :
En verbalisant les choses, on approfondit sa propre connaissance de la chose (parole féminine, tiens tiens !)
Un commentaire de dégustation ne sera jamais que la photographie d'un instant dans la vie d'un vin : m'appuyant sur le caractère volatil et éphémère de nos précieuses bibines au cours de leurs multiples vies, je continuerai donc de m'accorder sans vergogne, et à double titre donc, d'exprimer mon ressenti, subjectif tout autant qu'approximatif et autodidacte, au passage de ces multiples breuvages par ma trachée qui ne demande qu'à élargir sa palette de connaissances en ce domaine !
Et resterai convaincue qu'un même verre, savouré entre amis à l'occasion d'une sortie champêtre (nappe au vent, odeurs  fleuries) ne peut définitivement pas avoir le même écho aux papilles que s'il est consommé lors d'un vernissage cul-serré (discours interminables, pieds gonflés et cravates trop serrées) !

Lolotte - 22.02.08 à 11:34 - # - Répondre -

Le problème dans le babil vinique, ce sont les clichés en cascade. Qui finissent par rendre ce vocabulaire aussi ringard que vide (idem pour la critique cinématographique ou musicale, d'ailleurs). Comme le suggère Lolotte, il faudrait oublier le lexique galvaudé et se forger sa propre langue, libre et subjective, pour décrire le divin breuvage.
Passionant votre papier

Estèbe - 22.02.08 à 17:24 - # - Répondre -

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