Le pain dans l’imaginaire collectif
Fureur des Vivres n°3, mars 2008, le pain
«Le peuple romain, qui en d’autres temps, distribuait magistralement faisceaux, légions s’est fait plus modeste : ses vœux anxieux ne réclament plus que deux choses : son pain et le Cirque» Juvénal, Satires, 10,81
Le pain dans l’imaginaire collectif
Le peuple romain était habitué aux dons de l’empereur: jeux, distribution de toutes sortes, cadeaux, libéralités. Cela nous semble une forme de redistribution des richesses à la manière de l’évergétisme grec. Hélas, Panem et Circenses dépolitisait plutôt le peuple le maintenant dans un état infantile de dépendance. En offrant du pain et des jeux de gladiateurs à la plèbe, l’empereur s’offrait la paix civile.
A l’autre bout de la Méditerranée, un homme, un jour, pour nourrir une foule affamée venue l’écouter multiplia 5 pains d’orge et fit ainsi distribuer 5 corbeilles de pain qui rassasièrent son auditoire. Ce même homme, un peu plus tard, rompit le pain avec ses disciples, leur demandant de reproduire ce geste, in memoriam, s’offrant ainsi en rédempteur de la Chrétienté.
Plus près de nous, les journées du 5 et 6 octobre 1789 furent provoquées par la cherté du pain et par l’angoisse de manquer de l’aliment de base. Le peuple, en majorité des femmes, ramena de Versailles à Paris «le boulanger, la boulangère et le petit mitron», mais surtout des chariots de blé. Les journées d’octobre sont teintées de symbolisme alimentaire.Crédit : Musée du Louvre
Le pain, on le voit à travers ces multiples exemples, n’est pas un aliment comme les autres. C’est un aliment hautement symbolique. Le pain fut et reste encore l’aliment de base pour les sociétés de la civilisation du blé. De son abondance dépendait la survie des hommes. Il eut donc très vite une grande importance politique. Les grecs créèrent des comptoirs et des colonies pour se fournir en blé, copiés ensuite par les romains. Les cultivateurs défrichèrent les terres pour planter des céréales, les fameux bleds comme on disait, en réponse à une augmentation de la démographie quand le besoin en pain se faisait crucial. Les céréales et le pain furent, de ce fait, les objets de marchandages entre les puissants et les paysans, libres ou non, qui devaient payer pour faire moudre la part de céréales qui leur revenait au moulin seigneurial tout comme ils devaient laisser leur obole au four banal.

Crédit : Musée du Louvre
Les égyptiens inventèrent le pain levé, les grecs, remarquables boulangers le four à pain, les romains, eux, édictèrent des règles sévères d’hygiène à l’encontre des boulangers et donnèrent au pain une valeur politique et sociale qui imprégna les populations pour de nombreux siècles. Quand l’Occident se releva du passage des barbares, c’est une société de cultivateurs de céréales qui se mit en place dessinant un paysage rural avec ses champs de blé, ses halles et greniers à blé, ses moulins et ses fours banaux. Lorsque tardivement, la corporation des boulangers eut une existence légale, le roi légiféra pour éviter toute fraude sur le pain tant cet aliment était vital autant pour l’alimentation quotidienne des hommes que pour la paix sociale. Car dépendant du climat, il suffisait d’un été pourri, d’un printemps glacial, d’une sécheresse pour que le pain vint à manquer. Non seulement hommes, femmes et enfants, réduits à se nourrir de pain de glands, racines et autres horreurs, mourraient de faim ou de maux divers, mais lorsqu’ils étaient encore vaillants les paysans attaquaient les châteaux pour trouver du blé. De nombreuses jacqueries et soulèvements populaires eurent comme point de départ le manque de pain ou même l’angoisse d’en manquer. «Après le pain blanc, le bis ou la faim», cette phrase résume bien la hantise des hommes dont beaucoup demandaient chaque matin dans leur prière à Dieu «donnez-nous notre pain de ce jour». D’ailleurs le pain donné aux plus pauvres se nommait «la part-Dieu». Tant que l’on possédait un quignon de pain, on pensait éloigner le danger de mourir de faim. Le pain était si précieux que, sous l’Ancien Régime, les inventaires des maigres biens des pauvres hères qui mourraient dans la rue dénombrent souvent un croûton de pain caché dans leur poche, une réserve au cas où.
Car du XVIème au XXème siècle, la bataille quotidienne pour avoir son pain fut le lot de beaucoup de pauvres gens, cette hantise allait jusqu’à soupçonner des spéculateurs de créer des pactes de famine sous Louis XV et même d’accuser le roi d’être responsable de la cherté du pain au début de la révolution
Car on mangeait le pain à tous les repas, les soupes du déjeuner et du souper que l’on trempait dans le vin, l’eau ou du bouillon, les quignons de pain des repas pris dans les champs ou sur le lieu de travail, les tranchoirs sur les tables, les pains rôtis, tostés ou perdus qui servaient de gâteaux. Jamais on ne jetait le pain, même dur que l’on trempait pour le rendre mangeable, il était trop précieux pour en gaspiller la moindre miette.
Le partage du pain était un geste fort, on rompait le pain lorsqu’on mangeait avec ses compagnons, mot chargé de sens. Il donna le terme compagnonnage qui désignait un système de solidarité basé sur le don, le partage de son savoir.
On partageait le pain avec ceux que l’on voulait honorer, ceux à qui l’on voulait faire plaisir. C’est pour cela que dans toutes les provinces des pains furent préparés pour célébrer des fêtes religieuse ou des moments forts; pain de Rogations, de Pâques, de mariage, de baptême, de funérailles partagés pour souder les communautés tout comme les pains des vendanges, des moissons, c’était des pains blancs ou des pains améliorés, remarquables friandises pour ceux qui faisaient leur ordinaire de pains bis ou noir, mal levés et indigestes.
Depuis que le pain n’est plus l’aliment de base, il a perdu de sa valeur sacrée, on a oublié sa symbolique. Part négligeable et négligée de l’alimentation, accusé de tous les maux - dont le plus grave pour nos sociétés repues celui de faire grossir - il fut même fabriqué n’importe comment, pain sans goût, sans consistance, sans valeur nutritive. A une certaine époque, il devint même difficile de trouver du bon pain.
Si des efforts ont été faits, le pain est un aliment à la mode, ce sont les farines et les semences qui posent problème. Les premières sont souvent tellement blutées qu’elles en deviennent difficilement panifiables et dépourvues de substances nutritives, pour les secondes transformées, modifiées génétiquement, plantées sans souci d’adéquation entre les grains et le terroir, la productivité est plus importante que la qualité.
Le problème des semences risque de devenir un enjeu majeur pour les agriculteurs, les mettant à nouveau sous la dépendance d’autres seigneurs : les semenciers. Les céréales redeviennent une arme politique.
Ségolène
Ségolène
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le 13.03.08 à 09:00
dans Histoire
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Les PDF de Fureur des Vivres
1. Les légumes oubliés (janvier 2008)
2. Potages, soupes, veloutés (février 2008)
3. Le pain (mars 2008)
4. L'amertume (avril 2008)
5. Les nourritures vagabondes (mai 2008)
6. Le cru
7. Les fruits rouges (juillet 2008)
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Commentaires
Bon
Madame l'historienne du Manger,
D'habitude je te kiffe grave ta race, comme dit le Monsieur Patrick en intro de je sais plus quel article, mais là franchement (et je voudrais pas être malpolie quoi, j'étais juste venue lire CulinoElle et toi aussi et Estèbe) je t'ai survolée en mode éclair. Déjà, le prélude où tu parles d'évergetures grecques, pas même envie de prendre le dictionnaire. D'autant que suis sûre, pour te lire régulièrement, que t'aurai pu nous parler pour de vrai passionante que tu es d'hab. Genre: l'Evergeture grecque, virgule, et là tu mets en apposition (tu vois je connais des mots difficiles aussi, pour le lecteur lamda j'explique : lambda ça veut dire tout le monde et apposition ça veut dire qui se repose entre 2 virgules et virgule ça veut dire...)
Nan Culinotoi, sans rire là je reviens plus c'est plus drôle. De l'écclectisme à l'hermétisme, je retourne à ma cuisine.
Madame l'historienne, humble à tes genoux je te soumets une remarque.
Un monsieur très intéressant universitaire de son état a écrit un très accessible "Europe, la voie romaine" dans lequel il tient pour thèse l'héritage hébraico grec, chronologiquement de l'Europe.
Tu veux parler tradition ok. Mais alors y a une vie avant le pain des chrétiens romains, oui le pain grec, mais remonte encore un peu avant alors, si te plaît va jusqu'au bout du monde historique pas si loin. Le pain dans la tradition hébraique c'est pas le même symbole que le corps du christ et tout.
Des fois c'est fatigant d'habiter un Paris si centré sur sa contrée.
Sous d'autres latitudes, notre petit coin Europe à l'air si petit...
Mesdames et Messieurs les Furieux
mes hommages,
bonsoir
Donquichette - 14.03.08 à 18:25 - # - Répondre -
Pain azyme
Madame Donquichette,
je vous recommande juste la lecture de la fin de l'article sur la découverte du pain : http://segolene.viabloga.com/news/la-decouverte-du-pain.
Ségolène - 17.03.08 à 12:04 - # - Répondre -