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Fureur des Vivres

Les Américains découvrent la sainte française qui a inventé le camembert.

Fureur des Vivres n° 9, septembre 2008, le fromage

Heureuse époque durant laquelle les Américains rendaient gloire au camembert au lait cru, un de leur médecin le considérant même comme élixir de toute guérison.





Les Américains découvrent la sainte française qui a inventé le camembert.



A 16 heures, le 4 Octobre 1956, Monsieur Augustin Gavin, Conseiller général-Maire de Vimoutiers (Orne), entouré de ses adjoints et des membres du conseil municipal, de l'Ambassadeur des Etats-Unis en France, du préfet de l'Orne et de nombreuses personnalités françaises et américaines, gagna en cortège la nouvelle halle au beurre, pavoisée aux couleurs américaines et françaises. Après les hymnes des deux pays et les discours de circonstance, le maire dévoila la statue. Il s’agissait de Marie Harel que le public de Vimoutiers reconnut (même si la femme semblait plus jeune) puisque c’était sa deuxième statue. Peut-être que certains la trouvèrent, un peu plus grande que nature, mais c‘était bien une fermière, en costume traditionnel du pays d'Auge du dix-huitième siècle, tenant des fromages. Mais pourquoi cette présence des Américains, leurs drapeaux, leur hymne ? Cela dénotait dans ce qui aurait pu être un simple événement local, comme il y en a tant dans les petites villes de province.


Pour répondre à cette question, il faut remonter à Napoléon III et plus précisément, au mois d’août 1863, date supposée, de l’appellation Camembert, appliquée à un fromage que tous les paysans d’ici connaissaient bien. Cette date ne marquait-elle pas plutôt le début de la gloire du camembert ?
L’empereur était parti en Normandie pour inaugurer la ligne de chemin de fer Paris-Grandville[1]. Comme il n'y avait pas encore de wagon restaurant, le déjeuner se tint à Surdon et à cette occasion, on servit à l'empereur et à sa suite, un fromage local. L'embarras fut grand quand Napoléon III demanda son nom... On chercha et on finit par lui répondre que c'était un fromage provenant de Camembert, petite localité voisine. « C'est donc un Camembert », dit l'empereur…, et le nom resta. Comme il avait trouvé ce fromage fort bon, il demanda qu’on en livre aux Tuileries. Ce fut le fromager Victor Paynel[2], qui fit l’expédition, ce qui lui coûta fort cher en emballages, la boîte n’existant pas encore, mais il reconnut que par la suite, cette référence l’aida à diffuser son fromage. Il ouvrit une boutique à Paris, à l’enseigne, « A la ville d’Isigny » et ajouta sur son papier à lettre, « Fournisseur de sa Majesté l'Empereur ».


Ces débuts d’un fromage qui en fait, existait déjà depuis longtemps, mais qui désormais, portait le nom de camembert, n’expliquent pas la présence des Américains[3] à Vimoutiers et n’éclairent pas non plus, sur qui était cette Marie Harel. C’est pourquoi, il nous faut nous arrêter sur une autre date, Mars 1926. Ce jour là, « un visiteur aux cheveux "poivre et sel et vêtu d'un élégant complet à carreaux" se présenta à la pharmacie Gavin[4], de la Grande Place, comme étant Joseph Knirim, médecin à New York. Il expliqua dans un français approximatif, qu'il "avait fait des milliers de kilomètres pour venir, rendre hommage à Marie Harel devant le monument élevé à sa mémoire". Il avait, ajouta-t-il, longtemps souffert de problèmes gastriques graves et le camembert s'était avéré être la seule nourriture supportée par son estomac. A partir de ce moment, il avait recommandé le camembert, le vrai, celui de Normandie, à bien des malades et à de nombreux gourmets. Il termina par expliquer qu'il avait apporté une couronne de fleurs (en métal) pour rendre hommage à l'inventeur de cet extraordinaire aliment, en humble témoignage de ma grande admiration et de celle de milliers d'amis aux Etats-Unis. »[5]. Personne autour du Maire ne savait où cette Marie Harel était enterrée et on se mit à chercher dans les registres d’état civil. On trouva enfin, les tombes des parents de « la bienfaitrice de l’humanité », qui reposaient à Champosoult et Joe Knirim pu y déposer sa couronne. On l’invita ensuite à un repas et au dessert, le bon docteur « avec vingt dollars offerts sur le champ, ouvrait la souscription »[6] devant permettre d’ériger une statue à Marie Harel.

Le Maire de Vimoutiers avait eu raison d’offrir à sa ville, l’honneur que voulait lui faire le Newyorkais, car ce fut le Président de la République en personne, Alexandre Millerand[7] qui, en 1928, inaugura la statue. Il fallut deux ans pour réunir les fonds, choisir le sculpteur, décider de l’emplacement et jamais avant 1928, Vimoutiers n’avait vu défiler autant de personnalités. On dévoila donc, ce monument dédié à la mémoire de Marie Harel, créatrice du camembert et plus généralement, aux fermières normandes. Ce fut le sculpteur Eugène Léon L'Hoëst, qui signa le monument, mais malheureusement, l’Américain n’assista pas à la manifestation, étant décédé entre temps. De plus en plus, le camembert qui s’était vendu jusqu’à la fin du siècle précédent, à la pièce, était maintenant mis en boîte[8].


On avait élevé un monument à quelqu’un qui, à l’évidence, n’avait pas inventé le camembert normand !! Tant pis si bien avant Marie Harel, « Guillaume le Conquérant avait  vraisemblablement goûté de ces fromages, connus alors, sous le nom de Angelot, devenu depuis, une dénomination locale du fameux Pont-l’évêque »[9]. Plus près de nous, on retrouve dans les archives du village de Camembert, des références à ce produit dès 1680. Il était également fait mention de ce fromage dans le dictionnaire de Thomas Corneille (1708). Tout cela indique la présence sur les marchés de Normandie, d’un fromage vendu à la pièce, appelé (pas toujours) Camembert et qui était quelquefois rouge et d’autres fois, bleu, parce qu’il était sensible aux moisissures indésirables. Pour camoufler ces imperfections, on recouvrait parfois le camembert, d’une couche de cendres et dans ce cas, il se présentait, gris ou noir ! Il y avait aussi la solution de laver la croute à grande eau et de présenter un fromage… jaune. Marie Harel contemporaine de la révolution française, ne pouvait pas prétendre à l’invention de cet ancien fromage, mais comme elle abrita (1791), un prêtre réfractaire venant de Brie, l’Abbé Charles-Jean Bouvoust, il lui a sans doute appris des tours de main de la tradition briarde, permettant d’avoir un fromage à croûte d’un blanc immaculé. Ni l’abbé, ni Marie, ne savaient que cette croûte blanche et fleurie se formait au contact du Penicillium candidum que l’on isola en 1910. Les conseils du Briard tenaient à l’hygiène à respecter, quand le fromage s’affinait, ce qui élimina (toujours sans le savoir) la pollution et la coloration par des moisissures autres, que ce fameux Penicillium.

Le camembert (à couleur stabilisée) se vendait de plus en plus loin et était apprécié par les Parisiens et les étrangers. Et puis, ce fut la guerre et l’occupation. Durant cette période, le camembert, comme d’ailleurs d’autres produits agricoles, connut le recul de ses ventes. Les Allemands allèrent même jusqu’à envisager l’interdiction de la production de fromages, afin disaient-ils, d’économiser les matières grasses, mais un tel projet ne vit pas le jour, car les Américains débarquaient en Normandie. Il fallait aux Américains la maîtrise du ciel pour réussir le débarquement, ce qui signifiait des bombardements massifs derrière les lignes ennemies, avec les dommages collatéraux qu’ont connu les civils de tout le pays. Vimoutiers souffrit dans ces circonstances (14 juin 1944), d(un effroyable bombardement aérien qui détruisit une partie de la ville et tua quelque 200 personnes. La halle où était placée la statue de Marie Harel, s’effondra et la Sainte qui avait sauvé tant d’Américains atteints de dyspepsie, perdit sa tête, sous les bombes américaines. On retrouva la tête quelques jours après, au milieu des gravas et comme elle était intacte, on la déposa au pied du monument décapité. Mais elle ne resta pas là longtemps, juste le temps d’une photo et elle disparut...


Monsieur Gavin, fut élu maire de Vimoutiers en 1945, et dans les projets de reconstruction de sa ville, il pensait à la statue. Il fit un certain nombre de démarches et reçu en avril 1949, une lettre expédiée des Etats-Unis dans laquelle le président de la Borden's Cheese Company, grosse entreprise agro-alimentaire, spécialisée dans la fabrication de fromages, beurres, crèmes glacées, se proposait de réparer l’outrage. Il avait incité le personnel (400 personnes) de l’usine de Van Wert (bled perdu dans l’Ohio) spécialisée dans la fabrication de « camemberts » de compléter les fonds que la compagnie mettait à la disposition de Vimoutiers. Le Maire s’empressa d’accepter, nomma un jury pour choisir l’artiste qui choisit un sculpteur de Châtillon sous-Bagneux, Maurice Lebeau pour représenter Marie Harel, qu’il rajeunit par rapport à la sculpture de 1928.

Achevée en 1953, la statue ne fut mise en place, que trois ans après. Elle fut rangée dans l’entre temps à l'intérieur de la halle au beurre, car de nombreux fromagers étaient contre le projet. Le 4 octobre 1956 enfin, eut lieu l'inauguration de la nouvelle statue de Marie Harel, placée à l'entrée de cette même halle au beurre. Les discours annoncèrent, entre autres, qu'une cérémonie analogue se déroulait, au même moment aux Etats-Unis, à Van Wert (Ohio), ce qui donna à la manifestation une résonnance dépassant les limites du département de l'Orne. Et quand le lendemain, un quotidien à grand tirage, titrait, « Les Américains ont découvert une sainte française, Madame Camembert »,  on ne savait pas que le magazine américain Time, daté du lundi 15 octobre, 1956 publiait aussi un long article, dont le titre écrit en Français, disait,  Mirage au Fromage. Jamais Monsieur Gavin n’aurait rêvé qu’un tel écho puisse valoriser sa ville et il se disait tous les jours, qu’il avait bien fait d’affirmer à ses détracteurs : « On ne refuse jamais quelque chose que l’on vous offre. »


Le camembert, fromage qui termine les repas, est une institution. Il ne l’est pas depuis longtemps, puisqu’à l’origine il n’était qu’un simple aliment destiné à apaiser la faim. Ce fut Brillat-Savarin, qui a, par le biais de son aphorisme, Un dessert sans fromage… anobli le fromage en général et le camembert en particulier. Mais ce succès entraîne le risque de voir disparaître le camembert fait selon les normes normandes, car il y a des différences entre le fromage que l’on ajoute au menu, pour terminer sa bouteille de bon vin et celui qui est utilisé comme casse-croûte sur un chantier. « Au nom de la défense de l’un des plus célèbres produits du patrimoine gastronomique français, disait le fromager Cantin, je me permets de suggérer d’en manger moins souvent du camembert, mais de le choisir de meilleure qualité. » Un tel conseil, aussi sage soit-il, se positionne aux antipodes de la mode marketing, de la forte production clef de la rentabilité, de la distribution de masse, qui sont aujourd’hui les moteurs de toutes les entreprises, y compris, les fromagères…
 
Maurice Bensoussan, (en savoir plus sur Maurice Bensoussan en cliquant sur son nom ci-dessous — ou dans la colonne de droite, rubrique "Au menu de la Fureur")

Note : nous ignorons la provenance de quelques photos. Si vous en êtes l'auteur, signalez-le nous et à votre choix nous ajouterons le lien sur votre site, ou nous supprimerons la photo.
 
Illustrations
La vache Elsie est le personnage publicitaire des laiteries Borden.
 

[1] Une autre thèse indique le désir de l’empereur d’assister aux courses du Haras du Pin.
[2] Le Camembert connut un destin exceptionnel, grâce à Marie Peynel, petite-fille de Marie Harel et de  son petit-fils, Victor Peynel, qui le fit goûter à l’empereur Napoléon III.
[3] Chacun savait que les Américains n'étaient pas forcément friands de ce type de fromage.
[4] Le pharmacien Augustin Gavin, était alors, adjoint au maire de Vimoutiers. Il s’aperçut très vite, que l’Américain parlait mal français et le fait de répéter Camembert et Marie Harel, le mit sur la voie.
[5] Maurice Bensoussan, Le ketchup et le gratin, Editions Assouline, Paris 1999/
[6] http.www.vimoutiers.net
[7] Millerand n’était plus Président de la République (septembre 1920 – Juin 1924) mais sénateur de l’Orne.
[8] Conçue par l'ingénieur Ridel en 1890, cette boîte ronde en peuplier déroulé permet au camembert de respirer et de faire de plus longs trajets.
[9] Nancy Eekhof-Stork, Les fromages - Guide mondial, Oyez, 1976.

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le 18.09.08 à 09:00 dans Histoire - Version imprimable
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Commentaires

La légende du camembert

J'ai écrit il y a quelques années un livre sur le camembert dans lequel je m'efforçais d'établir sa véritable histoire. Malgré cela les histoires fantaisistes continuent de se répandre au gre de l'imagination débridée de leurs auteurs. M. Bensoussan a beacuoup d'imagination, il faut le reconnaître. Mais une bonne partie de ce qu'il raconte est faux ou dépourvu de preuves. Je lui conseille la lecture de mon livre réédité aux éditions Odile Jacob: Le camembert mythe français.
Pierre Boisard

Pierre Boisard - 09.01.09 à 17:22 - # - Répondre -

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