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Fureur des Vivres

Les origines du boeuf

Fureur des Vivres n°46, boeuf et veau

Tous les hommes vivant dans des pays où l’herbe pousse mangent du bœuf. C’est un « contrat » qui s’est établi tacitement entre l’homme et l’animal sauvage à une lointaine époque quand l’élevage et l’agriculture se sont mis en place.

Les origines du boeuf

C’est ainsi en tout cas que Rudyard Kipling le raconte dans l’histoire « Le chat qui s’en va tout seul », une des « Histoires comme ça »
« Le jour après, la tête haute pour que ses cornes ne se prennent pas aux branches des arbres sauvages, Vache Sauvage vint à la Caverne et le Chat suivit, se cachant comme avant ; et tout arriva tout à fait comme avant ; et le Chat dit les mêmes choses qu’avant ; et quand Vache Sauvage eut promis son lait à la Femme tous les jours, en l’échange de l’herbe merveilleuse, le Chat s’en retourna par les Chemins Mouillés du Bois sauvage, en remuant la queue et tout seul, juste comme avant ; Mais il ne dit rien à personne. Et quand l’Homme, le Cheval et le Chien revinrent de la chasse et demandèrent les mêmes questions qu’avant, le Femme dit : « Son nom n’est plus Vache Sauvage, mais nourricière du Logis. Elle nous donnera le bon lait tiède et blanc, désormais et toujours, et je prendrai soin d’elle, pendant que toi, Premier Ami et Premier Fidèle vous serez à la chasse. »
Une fois, la vache apprivoisée, le taureau n’allait pas tarder à suivre, puis les veaux et ainsi de suite. 



Lascaux : taureaux et aurochs

De l’Urus au boeuf

Du temps où les hommes vivaient dans des cavernes et traquaient le gibier sauvage, obligés de suivre leurs migrations ou tendant des pièges lors de leurs passages près de leurs lieux d’habitation, ils chassaient nombre de ruminants cornus et poilus : bisons, aurochs, bœufs musqués, taureaux et vaches sauvages : l’urus.
Nous savons que ces animaux vivaient en Europe migrant du nord au sud et du sud au nord au gré de leur appétit, à la recherche de prairies nourricières dans une zone qui s’étendait de l’Atlantique à l’Asie. Nous le savons car les hommes ont dessiné ces animaux sur les parois de grottes. Majestueuses bêtes aux immenses cornes aux cous et aux mufles puissants, aux pelages variés. C’est d’ailleurs encore dans ces pays que la viande de bœuf est la plus consommée.
Plus tard, c’est au Moyen-Orient, en Grèce et en Turquie que les premières domestications des bovidés eurent lieu. En Anatolie et en Crète très exactement. La Crète où les représentations du Minotaure sont si remarquables. En Anatolie où un dieu agraire était représenté par une tête de bœuf. Peut-être faut-il y voir un lien entre les deux, qui sait ? C’est durant le VIIème millénaire avant notre ère que le bœuf-auroch fut domestiqué et deux millénaires plus tard en Afrique.
Quel progrès ! Terminées les corvées de ravitaillement à courir derrière ces bêtes à longues cornes qui pouvaient vous éventrer d’un coup de tête ! Terminées les longues corvées de fumage et de séchage des quantités de viande fraiche rapportées par les chasseurs ! Il suffit d’aller choisir une bête, de l’abattre et de la partager et ainsi de suite à chaque fois que le besoin se faisait sentir. Grillades et pot-au-feu tous les jours ! Et peaux à profusion pour fabriquer des portières, des besaces et des chaussures !
Seuls les Indiens d’Amérique du Nord conservèrent cette vie errante et aléatoire des chasseurs cueilleurs.
Il y avait un petit désagrément, les taureaux étaient fougueux et avaient une fâcheuse tendance à vouloir prendre la poudre d’escampette. Les grands espaces leur manquaient. C’est pourquoi, les hommes eurent l’idée d’en châtrer certains. Ainsi coupés, ils étaient beaucoup plus calmes et grossissaient tranquillement en compagnie des vaches qui ne craignaient plus leurs assauts.



Lascaux : vache rouge

La force magique des bœufs

Au fur et au mesure que les hommes se civilisaient et se sociabilisaient, ils éprouvèrent le besoin de satisfaire les dieux qu’ils avaient créés. Le bœuf, animal respectable, placé par eux-mêmes au sommet de la hiérarchie des animaux domestiques, fut l’animal privilégié des grands sacrifices. Imaginez le bœuf choisi pour être immolé lors des Panathénées. Le pelage blanc bien lustré, les cornes parées de guirlandes, montant majestueusement le chemin qui monte vers l’Acropole, précédé par des prêtres et des prêtresses, entourées de jeunes filles et de jeunes gens. Egorgé devant le temple, ses meilleurs morceaux grillaient sur l’autel, leur odorante fumée venant chatouiller les narines des dieux qui en retour de ce fumet seraient cléments et aimables envers les hommes. Les restes étaient offerts aux bouches humaines pour un plus prosaïque banquet civique.
Plus au sud, en Afrique, les bœufs, viande précieuse seront peu sacrifiés, mais leur lait et leur sang régulièrement bus, apportant force et santé. Les vaches deviendront même animal sacré dans un pays en grande partie végétarien : l’Inde. Les bœufs incarnaient la force et la puissance. La viande idéale pour les premiers chasseurs, puis pour des guerriers, eux-mêmes forts et puissants lorsque les sociétés s’organisèrent en ordre. Et c’est ainsi que la consommation des bœufs fut confisquée aux éleveurs au profit des guerriers. Fini le bœuf, restaient aux paysans les vaches et leur lait et tout ce qu’on fabriquait avec, les volailles et leurs œufs !
La force magique des bœufs disparut de l’imaginaire collectif, quand à l’époque contemporaine, dans 196 pays, la viande de bœuf fut la plus consommée devant toutes les autres viandes. Revanche de ceux qui en avaient été exclus, viande de bœuf à tous les repas.
Dans leur folie les hommes ont même voulu faire oublier aux bœufs et vaches le goût délicieux de l’herbe. Et ces braves bovins se firent carnivores à leur dépens, incapables qu’ils étaient devenus de se nourrir seuls. Expérience malencontreusement qui fut fatale à tant d’entre eux !
Malades, ils font peur et de viande préférée la viande de bœuf est devenue maudite pour certains. D’autant que les hommes, qui ne sont plus chasseurs et tellement sédentaires, ont vraiment moins besoin de la force du bœuf. D’animal adoré, le bœuf est voué aux gémonies !

Que cela ne vous empêche pas d’aller les admirer au Salon de l’Agriculture. Peut-être sous leurs airs placides, au fond de leur cerveau naissent des rêves de longues courses dans de grands espaces sans barrières et fil de fer. Des rêves de vie libre loin de la tyrannie des hommes !


Ségolène

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le 24.02.12 à 09:00 dans Histoire - Version imprimable
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