"maman, j'ai rétréci le tire-bouchon"
Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes
Tocard bling-bling, bobo (1) picnic et clodo lunaire, tous unis pour célébrer la "drink street" ! Sauf que, les adeptes de la bouteille "outdoor vous le diront, boire dehors, ça ne s'improvise pas : un bon ouvrier a de bons outils. Pas de libations en plein air sans le messie tire-bouchon.
Mais pour combien de temps encore ? Et si le liège avait du plomb dans l'aile ? Et si les statues étaient faites pour être déboulonnées ?
Offrons-nous, en deux épisodes palpitants, un petit travelling du bouchon, moitié "cahier de tendances", moitié "musée des horreurs".
"Maman, j'ai rétréci le tire-bouchon"

Pour qui sonne le glas ?
Depuis quelques années, nombre de nouveaux systèmes de bouchage font le siège du liège. Tapis dans l’ombre, ils guettent la moindre baisse de forme de l’ancêtre liégeux, prêts à déboulonner le vénérable pour prendre sa place dans le cœur du buveur itinérant. Au fil des décennies, le bouchon de liège a tissé et consolidé son réseau d’inconditionnels au point qu’on le considère comme l’indéfectible champion du sommet de la bouteille. Sauf que. Il s’est, dans le même temps, aliéné une part conséquente d’amateurs. Ces déçus du cru ne se recrutent plus seulement parmi les nouveaux buveurs, les marketeurs affamés ou les férus de technologies nouvelles. La faute au « goût de bouchon » qui a converti nombres d’adorateurs en autant de détracteurs. Entre estimation basse (5%) et haute (15%), la réalité des vins bouchonnés suffit à fâcher l’assoiffé.

Faites entrer l’accusé
Comprenez notre assoiffé.
Choisir, acheter (conquérir parfois), chérir, garder, patienter, espérer, fantasmer, craquer, déboucher … pleurer. Autant de verbes du 1er et du 2ème groupe qui vous désespèrent de croire en les forces supérieures du vin et du temps qui passe. Foutu bouchon.
Il y a peu encore alternatifs en France, les néo-bouchages pourraient s’affirmer décisifs. Toutes technologies confondues, ils se proposent en premier lieu d’éradiquer un mal qui empoisonne le paysage.
Un fléau qui tient trois lettres. TCA, soit «2,4,6-Trichloroanisole», molécule de son état et accessoirement vecteur, au choix, d’odeurs de moisi, carton mouillé, bref de « bouteille bouchonnée ». Quelques nanogrammes par litre suffisent à pervertir le vin.
«Hum, garçon, s’il vous plaît …»
Préseeentez Armes !
Après quelques balbutiements, le panorama se construit et les options fiables sont nombreuses. Leur argumentation est homogène et constante : obturation par des matériaux inertes, contestation de la thèse qui dit qu’un oxygène ami s’immisce lentement via le bouchon pour donner au vin son aimable patine, préservation de la fraîcheur et du fruité, absence de déviation aromatique.
Autre couperet, le marché. Lui plaide pour une sorte de simplification de l’offre. Versant packaging d’abord, parce qu’il faut séduire un public nouveau, moins hermétique aux évolutions et séduit par la jovialité des nouveaux bouchages. L’abandon des valeurs traditionnelles et des matériaux nobles, n’est pas vécu comme une perte. C’est une demande de renouvellement.

Le cérémonial ?
Versant imaginaire ensuite. Si elles sont toujours considérées comme adaptées aux vins de consommation rapide, capsules, couronnes, et vis grignotent le monopole «vieillissement» du liège.
Des tests menés sur le long terme font apparaître que pour certains systèmes, une garde d’une dizaine d’année peut être envisagée.
Rien d’étonnant, ou de nouveau. Avant de recevoir un bouchon de liège, les bouteilles de champagne reposent en cave, parfois plus d’une décennie, coiffées par une capsule couronnée.
Moins scientifique mais peut-être tout aussi efficace, le Zock australien promet de reproduire « l’extraction sonore » du bouchon qu’on extirpe.
«Plop». Une sorte d’appeau en somme.

Paresse
Pour évoquer les positionnements de gamme et segments de marché, la trivialité des litanies de chiffres nous rebute. Courbes ou bilans fourmillent sur internet, faites-vous un avis.
Mais tout de même : nombre de viticulteurs étrangers, décomplexés, ont depuis longtemps jeté le liège aux orties et coiffé de la sorte leurs meilleures cuvées. En France, quelques pionniers, moins paralysés par le dogme traditionnel, se sont lancés. A part les produits de ces vignerons, parfois comptés au rang de producteurs d’élite, les bouchages «alternatifs» s’adressent encore principalement aux vins de qualité plus standard. Pour l’heure, en tous cas.

Les temps changent
Même en voulant préserver un peu de suspens pour l’épisode 2, il est difficile de ne pas évoquer les autres raisons de l’essor de ces obturations modernes avec, pêle-mêle, la préservation et la pérennité des forêts de liège, une forte demande à l’export, une facilité d’ouverture pour les femmes et les personnes âgées.
Repas déstructurés, réjouissances improvisées, pique-niques champêtres, petites soifs en avion … ou dans la rue, autant de pratiques de consommation qui chamboulent l’univers du bouchon.

«Munissez-vous toujours d’un tire-bouchon,
car le vin viendra de soi-même.»
Basil Bunting
Convaincu par cette sage maxime, nous envisageons notre tire-bouchon comme une infaillible baguette de sourcier, hop dans la poche. Un avion ronfle en bout de piste, direction Montpellier et les vins du Languedoc.
Un dernier coup d’œil aux consignes édictées à Air France aux pirates de l’air :
ELEMENTS INTERDITS ET AUTORISES
Hygiène
Sprays aérosol et canettes : cabine OUI, soute OUI
Coupe-cigare : cabine OUI, soute OUI
Coupe-ongle : cabine OUI, soute OUI
Tire-bouchon : cabine OUI, soute OUI
J’émets un «ouf», aussitôt annulé par un «driiiiiing». Je sonne sous le portique. Dans son costume de douanier, un fin limier renifle l’une de mes poches. Il est à l’arrêt devant une protubérance.
J’avais pourtant simplement pris un de ces tire-bouchons roturiers, braves petits soldats que l’on ne pleure pas lorsqu’on les oublie au détour d’un tonneau ou à l’ombre d’un cep.
Par la grâce d’un règlement et d’une fouille au corps, l’humble «queue de cochon» était sur le champ promue au grade d’« arme de destruction massive ».
«Confisqué», le tire-bouchon.
Ou plutôt «Autorisé», à condition de ne pas aller dans une région viticole.
Finalement, des bouteilles qu’on ouvre sans tire-bouchon, c’est assurément une idée à creuser.
Dominique Hutin
AOC – Agitation œnologique & Culinaire
Ps : Voilà pour le dossier à charge.
Nous vous assènerons sous peu d’autres vérités.
Les droits de l’accusé seront respectés, la parole sera au liège.
(1) - «Bobo». Vous voudrez bien pardonner ce regrettable emprunt linguistique au verbiage réactionnaire, il relève, je l’avoue d’une «paresse journalistique», pour reprendre les termes de Jacques Attali. Notre grand homme, lui, ne descend en rien du paresseux, il est plagiaire.
Vinographie
Domaine de l'Hortus – Coteaux du Languedoc, ici
Fruité catalan – Côtes du Roussillon, ici
Obturographie
Boisset – «French Rabit» : ici
Jeanjean – «La Caraf’» : ici
Bioghetto – «RN 13» : ici
Vin en canette - Barokes : ici
Vin en canette - PinkGrap : ici
Quart Vin – Verres operculés : ici
Tire-bouchon intégré : ici
Bouchon en verre Vino-Lock : ici
Bouchon Zork : ici
Inspirographie
Georges Brassens – «Le grand Pan», in «Les copains d'abord», 1964
Bibliographie
2- A. Batonnet, «Traité pratique et moderne de vinification»
(Date inconnue, Imp. Sparnassienne, Epernay)
(Date inconnue, Imp. Sparnassienne, Epernay)
3- Raymond Brunet, «Nos vins de France»
(1934, 3è édition, Librairie agricole de la maison rustique, Paris)
(1934, 3è édition, Librairie agricole de la maison rustique, Paris)
mots clés : Dominique
, vin
, bouchage 
le 21.05.08 à 09:00
dans Vin
-
Article précédent - Commenter - Article suivant -
L'ours en fureur
Qui sommes-nous ?Vos dernières réactions
- Elvira - Pleurotes au chèvre frais et épices #2
- mamina - Pleurotes au chèvre frais et épices #1
- Olif - La troublante affaire du Vacherin passé au four #3
- Gracianne - Pour faire plaisir à Dédé #6
- Christel - Le bagne de ma cure de fruits rouges #5
- Estebe - La troublante affaire du Vacherin passé au four #2
- Gracianne - La troublante affaire du Vacherin passé au four #1
- donquichette - La pêche à pied, grand plaisir du vacancier #7
- Galeenet - La pêche à pied, grand plaisir du vacancier #6
- Lolotte - Tableau saisonnier des fromages #1
Inscription à la newsletter
L'intégrale de la prose des furieux
Parcourir la liste complèteNos rubriques
Au menu de la Fureur
- abats
- accords mets et vins
- agroalimentaire
- ail
- airelle
- Alain
- Amaro
- amertume
- Anaik
- Anne
- apéritif
- Arnould (Vincent)
- artisan
- asperge
- autosatisfaction
- Bensoussan (Maurice)
- bière
- boeuf
- bouchage
- bouillons
- boulette
- cacao
- café
- camembert
- canard
- Caroline
- carottes
- carpaccio
- cassis
- Cazanave (Jérôme)
- cépages
- cerfeuil
- cerfeuil tubéreux
- cerise
- champignons
- chef de cuisine
- Chine
- chocolat
- cidre
- citron
- cocktail
- coquillages
- cornes de gazelle
- crevettes
- crosne
- cru
- crustacé
- cuisine vagabonde
- cumin
- Cupillard (Valérie)
- Demaître (Jan)
- diététique
- Dominique
- Duproz (Stéphane)
- écologie
- Egypte
- Elvira
- endive
- épices
- Estèbe
- Etcheverry (David)
- fermentation
- fleurs
- Flore
- fraise
- framboise
- France
- fromage
- fruits
- fruits rouges
- fruits secs
- fumet
- Gana (Frédéric)
- gâteau
- goût
- Gracianne
- groseille
- hamburger
- herbe
- Hermé (Pierre)
- hot dog
- houblon
- humour et humeur
- Inde
- ISEG
- Italie
- Jacqueline
- Labadie (Egmont)
- Lachenal (Laurent)
- langage du vin
- lapin
- Lataste (Olivier)
- Lecoq (Pascal)
- légumes
- légumes oubliés
- levain
- levure
- Lilizen
- Lolotte
- lotte
- lys
- maki
- Mamina
- mangue
- Manu
- Marcon (Régis)
- melon
- mémoire
- Moyen-Âge
- mûre
- myrtille
- New York
- noisette
- oignons
- Olivier
- pain
- pain pita
- pamplemousse
- panais
- Pankaj
- Patrick
- petits pois
- pissenlit
- poire
- poisson
- pomme de terre
- porc
- poulet
- Prabonne (Jean-Noël)
- queue de boeuf
- randonnée
- restaurant
- Richard (Sébastien)
- rognon
- rue
- Sabot (Michel)
- salsifis
- sang
- sardine
- sashimi
- scorsonère
- Ségolène
- semences
- soupe
- soupes
- street food
- sushi
- tamarin
- tartare
- télévision
- terrine
- thé
- Tiuscha
- tomate
- topinambour
- vacances
- vampire
- veau
- viande
- vin
- vitelotte
- volaille
Blog Appétit

blog-appetit.com


Commentaires
Un Zork pour un "poc" ?
Scepticisme !
Jouissance(s)... du menu longuement mûri, des mets savamment agencés, de la table amoureusement dressée, des petits plats religieusement élaborés, du plaisir anticipé du partage, de la fierté d'offrir à ses convives le fruit de ce sain labeur, de l'étonnement suscité, et enfin de la communion des papilles... et pas même un petit poc (un vrai, pas un succédané version zork, ah ça non !) pour ouvrir la cérémonie ? Ben mince alors !
C'est vrai, il faut vivre avec son temps. C'est vrai, nos responsables mkg et R&D recellent des richesses et une imagination sans limites quand il s'agit de nous surprendre, de booster l'envie (et si possible les ventes), mais j'avoue avoir du mal à envisager de me passer de ce petit poc magique dans mon package-cuisine très personnel. Quitte à prendre le risque d'une déception pour cause de bouchonnage (mais il faut bien reconnaître que ça n'est pas si fréquent que ça).
Je reste par contre tout à fait open quant à l'application de ces multiples trouvailles dans un registre plus pratique : pique-nique soigné faces aux rouleaux atlantiques déferlants, halte sustentation sur le chemin des vacances, plaisir en dose spéciale dégustation en solo...
Je me console donc en me disant que si nos bons vieux bouchons étaient amenés à disparaître, faute de poc, je pourrais toujours faire chanter à mon oreille, en catimini dans ma cuisine, le doux glouglou du brevage lors de la mise en carafe...
Question : c'est quoi cette drôle de petite fiole à droite du packaging flashy tout de rose et orange vêtu ?
ps : panne de tire-bouchon ? impossible de ne pas avoir une petite pensée pleine de sympathie pour Olivier...
Lolotte - 21.05.08 à 10:25 - # - Répondre -
Excellent article mais le bouchon partage les charges avec le carton moisi dans lequel les non avertis laissent macérer leurs bouteilles... Il y a le prêt à boire mais pour la longue vie tranquille du vin qui mûrit et s'affine, rien ne vaut le liège, suite ua prochain épisode !
Tiuscha - 21.05.08 à 11:11 - # - Répondre -
Lolotte,

Vous êtes ou française ou asiatique ou un métissage des deux.
En matière de bouchons et bouteilles, ces deux tribus sont identifiées comme très attachées aux valeurs traditionnelles des matières et des usages. Liège et "plop" en quelque sorte.
Quand à l'embryonnaire pack au pied du "French Rabbit" rose et orange, il s'agit aussi d'un Tetra pack, mais dans sa version "baby", sans bouchon.
Il faut donc envisager une paire de ciseaux en lieu et place du tire-bouchon. On peut penser à une utilisation en cuisine, pour peu que l'on se propose de réaliser de la confiture pour les cochons.
Tout comme son aîné rouge, ce chardonnay 2006 fait explicitement valoir des atouts liés au recyclage, comme le montre la photo.
Dominique
Dominique - 21.05.08 à 11:12 - # - Répondre -
← Re:
100% française de facto, beaucoup plus métissée qu'il n'y parait de par les multiples exils jalonnant le parcours de mes glorieux ancêtres au fil des siècles, mais surtout, curiosité oblige, asiatique, slave, nord-américaine, nordique, africaine, andalouse, nord-africaine... je m'en voudrais beaucoup trop de risquer de passer à côté d'une petite merveille pour cause de chauvinisme outrancier !
Merci pour ces précieuses précisions. Ségolène en appelle ces temps-ci à notre conscience écologique sur son blog...
Poc... et tchin !
Lolotte - 21.05.08 à 12:03 - # - Répondre -
← p.s. bis
Dominique, en fait c'était la 6ème photo qui m'intriguait, celle à droite de la photo présentant les packagings version flashy...
Lolotte - 21.05.08 à 14:14 - # - Répondre -
←
Re-bonjour,

Il s'agit du conditionnement que choisirent les propriétaires du domaine de l'Hortus pour faire goûter à la presse les vins 2007. Nous reçumes donc le joli coffret ci-après présenté chargé de 3 éprouvettes pour autant de vins du domaine. Chacune de ces fioles tubesques portent les mentions qu'impose le législateur sur n'importe type de contenant. Nous sommes donc en présence d'éprouvettes de 60 ml chacune.
A la vôtre.
Dominique
Dominique - 22.05.08 à 10:52 - # - Répondre -
← Re:
Merci Dominique,
J'aime bien...
Lolotte - 22.05.08 à 11:32 - # - Répondre -