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Fureur des Vivres

Portraits de chasseurs par Joseph Cressot

Fureur des Vivres n° 23, novembre 2009, le gibier

Au début du siècle dans la campagne de la région de Langres. Des personnages très différents qui permettent à l’auteur de dresser des portraits vivants d’une époque révolue.




Portraits de chasseurs par Joseph Cressot

« Si maintenant les chasseurs sont légion chez nous, de mon temps, ils étaient trois seulement, sans compter les braconniers occasionnels ou invétérés, auxquels on attribuait – trop généreusement sans doute – les coups de fusil qui sonnent avant l’aube ou dans le crépuscule, au loin dans la campagne.




Mais venons-en à nos chasseurs patentés.

Le premier était un personnage à Paris, d’où il venait chaque année pour la chasse. Gros, rouge et le poil blanc, il faisait : Boû !, Boû et l’on disait bonnement qu’il soufflait des pois. Au demeurant, un excellent homme, affable et simple, mais qui, en ces temps-là, m’apparaissait lointain et redoutable. Je lui dois la révélation du costume classique des chasseurs bourgeois : la bombe de paille à visière, la veste de toile bise ou bleue, la carnassière à filet, les guêtres à petites pattes… tout ce que j’ai retrouvé dans les dessins de Cham.

Le deuxième était un laboureur, un grand vieillard, lent de gestes, lent de paroles, et d’enjambées plus lentes encore. On prétendait qu’il connaissait tous les lièvres du finage, poids et poil, famille et gîte. Quand on allait lui commander un pour quelques festins : « Un lièvre de combien ? » disait-il, et si l’on répondait : « Un lièvre de cinq-six livres. », l’on s’attirait cette réponse : « C’est-y cinq ou c’est-y six ? » Et l’on avait le lièvre demandé.

Il allait toujours du même pas mesuré, le fusil sur le bras, dans les trèfles et les betteraves, derrière ses petites chiennes jaunes, et, presque octogénaire, il chassait encore. La taille restait droite et les jambes fermes, mais les yeux s’en allaient. S’il faut en croire la légende, un soir de septembre, il lâcha ses deux coups sur un énorme sanglier. La bête foudroyée eut un sursaut et ne bougea plus. Sans s’inquiéter, notre homme revint à la maison et commanda un tombereau. Aux lanternes, on ne trouva qu’un tas de trèfle noirci, affaissé sous les pluies.




De ce jour, il ne chassa plus.

Le troisième chasseur était mon oncle Fane. Le démon de la chasse l’avait vaincu sur le tard et il avait plus de quarante ans quand il prit son premier permis.

Mon bon oncle était maigre et noir, barbu, le dos rond. De haute taille et de petite santé, ma grand-mère en avait fait un maitre d’école, moyennant quoi, il passa largement les quatre-vingt. Nerveux et d’humeur un peu chagrine, c’était le meilleur homme du monde ; le lui dois toutes les émotions d’un chasseur, si ce n’est de peser sur la gâchette, ce que je crois négligeable.

J’étais penché sur son épaule, pendant qu’il feuilletait un de ces énormes catalogues de Saint-Etienne, qu’il hésitait entre les canons choke ou demi-choke, entre l’acier double ou triple hercule, la bure feuille-morte et le velours à côtes.

Il ne voulut point de moi à sa première sortie, trop matinale et trop émouvante, il partit seul et revint seul. Mais dans la suite, que de fois j’ai porte le carnier!

Nous allions dans la rosée du matin ou l’aridité de l’après-midi. L’oncle était un terrible marcheur, tout en nerfs et en jambes et sans graisse; en une seule course, souvent, il me faisait voir les quatre cadrans du clocher, dont celui du nord qui n’a pas d’aiguilles. Nous traquions luzernes et friches, haies et sillons et j’ai appris là ce qu’est une promenade sous le soleil dans les mottes raidies d’un labour d’été.

Mon oncle n’avait pas le flegme du vrai chasseur. Le cœur lui sautait dès que Tom ou Stop ébauchait l’arrêt. Dès l’envol ou le premier bond, il lâchait ses deux coups : pan! pan! et j’ai cru longtemps que son fusil n’avait qu’une gâchette.

Il tirait mal le lièvre qui bondit en zigzag et la caille qui file à fleur de pré. Il eut plus de chance avec les perdrix, dès qu’il réussit à vaincre la surprise du départ et à ne plus tirer dans le tas. Son premier lièvre, il le massacra au gîte, sous une touffe de pommes de terre. Suffoquant d’émotion, il lâcha ses deux coups dans la bête. Quand la poussière et la fumée se furent dissipées, il ramassa quelque chose qui n’avait plus ni tête, ni entrailles et dont la tante réussit quand même à faire un civet.

L’oncle Fane rentrait rarement bredouille, car tout lui était gibier : jusqu’au merle et à la verdière, aux noix et aux pommes tombées. Grâce à lui, j’ai su de bonne heure que l’habit de la pie est glacé de vert, que le geai a des chevrons bleus et qu’il y a de quoi trembler devant le bec d’un corbeau…

Cher oncle Fane ! Un jour est venu où il a mis, pour ne plus l’en décrocher, son fusil au râtelier. L’ortie et sycomore poussent sur les décombres de la vieille cuisine où, près de l’âtre, sur la petite table basse, il savourait son lièvre réchauffé et son fromage plus parfumé qu’un vagabond. Mais j’ai devant moi son image pâlie : on le voit debout, guêtré, la crosse sur la cuisse et tenant par les oreilles le premier lièvre qu’il ne mit pas en bouillie. Il est sérieux et modeste. En face de lui, sur un banc de pierre, la tante est assise ; elle a laissé son tricot ; elle lève la tête vers le chasseur et lui sourit. »

Joseph Cressot, Le pain au lièvre, Les chasseurs

Ségolène
 
 
 

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le 09.11.09 à 09:00 dans Beau texte, belle musique - Version imprimable
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