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Fureur des Vivres

Pour faire plaisir à Dédé

Fureur des Vivres n° 9, septembre 2008, le fromage

Il en va des fromages comme des hommes. Ca vit ça meurt et entre les deux, c’est capable du pire comme du meilleur.
Ca se déchire, ça guerroie, ça vendrait père et mère pour une misère. Où bien ça recèle des trésors d’humanité, des merveilles insoupçonnées. Des surprises.
C’est le cas de Dédé et son Camembert.


Pour faire plaisir à Dédé


Dédé, c’était mon grand-père. Né à Honfleur, en Normandie. Vite monté à la capitale parce que c’est là qu’on trouvait du boulot. Chez Renault. Boulogne-Billancourt à longueur de journée, c’est sûr qu’il y avait de quoi te désespérer son homme. Et puis un jour, entre deux guerres, entre deux boulons à resserrer, au milieu des pièces à souder : un sourire italien. C’est Maria. Petit bout de femme d’un mètre cinquante avec talons sauf que c’était pas son truc les talons, à Maria. Elle, c’était plutôt les mules. Enfin, ce genre de choses.

De cette rencontre entre la Normandie et l’Italie (entre le Camembert et le Parmesan) est née Denise. Et Denise, belle plante qui rêve de devenir grand reporter, rencontre François, beau gosse originaire de Touraine qui rêve de devenir grand reporter. Ce qui fut fait, dans les deux cas... Et ces deux là donnent trois petits-enfants à Dédé et Marie.

 
 
D’aussi loin que je me souvienne, les déjeuners dominicaux et familiaux à Colombes  chez mes grands-parents, se terminaient irrémédiablement par la même scène. Dédé dédaignait du revers de la main le dessert pour déshabiller, l’œil canaille, un Camembert au bouquet charmeur. C’était toujours plaisir de le voir planter son Opinel pile-poil au centre du fromage et s’en couper une part généreuse. Généreux aussi le verre de rouge pour lui tenir compagnie. On le sentait alors ailleurs, le grand-père. Loin du souvenir du fracas des machines, c’est à pieds joints dans le bonheur qu’il sautait dans ces moments là.

Et puis un jour, Dédé a fait la grimace. 
S’est penché en avant pour mieux sentir. Mais sentait rien. En tout cas rien de bon qui vaille… A fixé le litron à ses côtés comme si son contenu pouvait être responsable de ce désarroi incommensurable…
Alors comme à chaque fois que quelque chose tournait plus trop rond à la maison, Dédé s’est tourné vers Maria. Il a demandé, sourcils froncés :
- Ben ?… Où qu’tu l’as trouvé c’te Camembert ?…
Sur l’étiquette de la boîte, en belles lettres rouges, était inscrit : « Garanti au lait pasteurisé ».


 
Inutile de mener l’enquête bien longtemps pour trouver un responsable au désarroi de Dédé. Le coupable avait signé son méfait en belles lettres rouges.

Je pourrais en tartiner des lignes et des lignes sur les inélégances du fromage au lait pasteurisé. Raconter par le menu comment le processus (le lait cru est chauffé à haute  température afin d’y occire sans autre forme de procès germes et bactéries soupçonnées de porter atteinte à notre bonne santé)  a donné naissance à des fromages sans relief, sans goût. Sans vie et sans passé. Des produits purement industriels destinés à alimenter les têtes de gondole des hypermarchés. Propres sur eux, en tous points identiques à leurs voisins de droite et de gauche. « Désormais, vos fromages se suivent se ressemblent !» proclamait fièrement, au milieu du siècle dernier, le slogan publicitaire d’un fabriquant de fromage au lait pasteurisé.
Et pourtant, quoi de plus différent qu’’un Munster, un Maroilles, un Cantal, un Comté, un Brie où un Coulommiers au lait pasteurisé, qu’un autre Munster, un autre Maroilles, un autre Cantal, Comté, Brie ou Coulommiers, pourvus qu’ils soient au lait cru…



L’usage du lait pasteurisé pour la fabrication des fromages à donc eu deux conséquences notables : l’industrialisation à outrance au mépris des petits producteurs et la grimace à Dédé.
Donc, je résume la situation pour le dénommé Dédé qui n’a peut-être pas trop suivi mes propos tant il doit être occupé à taper le carton avec les anges : D’un côté l’usine, les machines, production à outrance et robots à la louche. De l’autre le terroir, la mémoire des hommes, le savoir faire ancestral.
En ce qui me concerne, la question du choix entre ces deux là ne se  pose même pas. La transmission orale plutôt que le cahier des charges ?
Je signe à vie pour la vie.
Belote, rebelote et dix de der.


 
Avec le temps, après ce constat, l’idée (fixe) m’est venue d’effacer une bonne fois pour toute cette vilaine grimace sur la bouille ronde et rougeaude à Dédé. Alors j’ai commencé à éviter les supermarchés, sauf cas de force majeure. Je me suis mis en tête que le fromage au lait cru, par les temps qui courent, risquait de devenir rare. Et rien que pour cela, ça méritait de se bouger les fesses, non ? Où le trouver, où chercher la perle rare ?...
C’est là que le jeu est devenu intéressant….
Car tout cela n’est qu’un jeu, n’est-ce pas ?
Alors, je me suis mis à faire la tournée des fromagers, des marchés. Traquant toujours la bonne adresse, j’ai fouiné comme le ferait un chineur dans une foire à la brocante, un vide-grenier. Toujours à la recherche d’un article ancien, une édition originale, un disque de Django oublié, sinon disparu. J’ai bouquiné des ouvrages qui racontaient le temps d’avant. D’avant la grimace. Chercher à comprendre, fouiller encore, interroger ceux qui savaient, qui faisaient et font encore. Archéologue à pâte molle, peut-être mais à croûte fleurie, toujours. Et au lait cru, à jamais ! C’est comme ça. Je me suis pris au jeu… J’ai rencontré des gens formidables qui se battaient pour la plus importante des choses sans importance (pour reprendre une expression de Jean Loup d’Abadie au sujet du tennis) : la sauvegarde des fromages au lait cru.
Et à mon tour, le moment venu, j’ai décidé de raconter. 

Et tout ça pour quoi ?... Ben… Pour faire plaisir à Dédé, bien sûr !

Manu
 
PS : Dédé. Si tu lis ces lignes, ne va pas t’imaginer que ton petit-fils « donne dans le fromage ». Non. Il navigue dans le petit monde « fascinant » du marketing. Et c’est pas une raison pour faire à nouveau les gros yeux à Maria !


mots clés : Technorati, Technorati, Technorati

le 01.09.08 à 09:00 dans Courant de pensée - Version imprimable
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Commentaires

Une belle tranche de vie joliment racontée... j'aurais bien aimé partager votre table dominicale, on ne devait pas s'ennuyer avec Dédé.

Marie-France - 01.09.08 à 10:32 - # - Répondre -

Bel édito. Vite, enfilons-nous dans ce mois de pâtes odoriférantes!

Estebe - 01.09.08 à 10:52 - # - Répondre -

Souvenir souvenirs...

Je garde en mémoire le souvenir très précis du plaisir que nous éprouvions, enfants, lors de notre immuable transhumance estivale, à descendre quotidiennement jusqu'à la ferme située en contrebas de la maison familiale, préférant une traversée en ligne droite à travers champs au tracé sinueux de la route, redoutant le passage à proximité du taureau trônant chaque année au milieu de sa cour bovine, et picorant allègrement framboises et mûres sauvages sur le chemin.
Arrivés à la ferme, nous étions impressionnés, nous petits citadins plongés dans un univers mystérieux avec lequel nous nous efforcions de nous familiariser maladroitement, par ces bouquets d'odeurs fortes (bétail, lait sortant, moussant et fumeux, du pis de la vache, bassecour caqueteuse) et cet inimitable accent savoyard gentiment aboyé par le maître des lieux aux paluches impressionnantes. Nos trois pots à lait en fer de deux litres remplis (c'est qu'il y en avait des estomacs creusés par le bon air de la montagne à repaître), nous remontions bravement jusqu'à la maison, distante de trois bons kilomètres. Pendant les longues soirées animées au coin du feu, nos jeux étaient alors bercés par le claquement régulier de l'anti-monte-lait dans la grande bassine dans laquelle le lait était porté à ébullition.
Après une nuit de repos, la crème s'étant figée sur le dessus était délicatement récoltée : là commençait ma mission, qui consistait à l'additionner du même volume de farine et de beurre pour en faire une galette dure comme du bois, mais que nous nous arrachions tout juste sortie du four, ravis que nous étions de nous y casser les dents.
Ayant tanné nos parents pour suivre jusqu'à leur destination finale les immenses barriques dans lesquelles s'écoulait le lait trait, chaque semaine, au retour d'une de nos ballades en montagne, nous ralliions la fromagerie du village le plus proche, où nous salivions devant les énormes roues d'emmental, de tomme, de beaufort, et autres reblochons, sans oublier le beurre dont le goût fort se mariait délicieusement avec celui des gros pains de campagne dont nous nous faisions de grosses tartines de quatre heures.
Je me souviens combien nous étions fascinés par ces jeunes montagnards que nous avions vus grandir tout prêt de nous, et qui déjà s'activaient, très pro, dans cet univers résonant et odorant, alors que nous-mêmes peinions tant à quitter les jupons de nos mères !

Merci pour ce très joli édito, qui m'a remis à l'esprit une délicieuse tranche de vie qui ne demandait qu'à se rappeler à mon souvenir...

Lolotte - 01.09.08 à 10:57 - # - Répondre -

Oups: Souvenir souvenirs...

Farine + Crème + Beurre... voilà un petit cocktail qui pourrait se révéler redoutable pour les estomacs fragiles !
1/3 Farine + 1/3 Crème + 1/3 Sucre : voilà la potion magique source de plaisirs gourmands à souhait...

Lolotte - 01.09.08 à 11:38 - # - Répondre -

Quelle belle entrée en matière!
Merci monsieur Manu et vive Dédé aux papilles si affinées!

Ségolène - 01.09.08 à 15:29 - # - Répondre -

Manu, on ne t'a jamais lu aussi bavard :)
Et que c'est agreable d'ecouter les gens passionnes.

Gracianne - 05.09.08 à 11:38 - # - Répondre -

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