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Fureur des Vivres

Scène de chasse par Marcel Pagnol

Fureur des Vivres n° 23, novembre 2009, le gibier

Et maintenant, la célèbre scène de chasse raconté par Marcel Pagnol dans « a Gloire de mon père » où le petit Marcel qui s’était vu refusé d’accompagner son père et l’oncle Jules à la chasse, les suit en cachette et sauve l’honneur de son père qui n’était pas une fine gâchette.



Scène de chasse par Marcel Pagnol




« De mon côté, mon père marchait à mi-pente. Il tenait le fusil pointé devant lui, la crosse sous le coude, la main droite sur la gâchette, la main gauche sous le pontet. Il avançait à pas prudents, le dos voûté, enjambant les broussailles.

Il était beau à voir (beau et menaçant) et je fus fier de lui. Sur la pente d’en face, mon oncle suivait un chemin parallèle. De temps à autre, il s’arrêtait, ramassait une pierre, la lançait au fond du vallon, et attendait quelques secondes : le les voyait bien mieux que si j’avais été avec eux.

A la troisième pierre, un gros oiseau jaillit du fourré et fila comme une flèche vers l’arrière de la chasse. Avec une rapidité merveilleuse, l’oncle épaula, visa, tira : l’oiseau tomba comme une pierre, suivi par quelques plumes qui descendirent lentement dans le soleil.

Mon père, au pas de course, alla ramasser le gibier, et le montra de loin à l’oncle qui cria : « C’est une bécasse ! Mettez-la dans votre carnier et reprenez votre ligne, à vingt mètres de la falaise. » […]


bécasse

Tout à coup, je vis courir devant moi une sorte de poulet doré qui avait des taches rouges à la naissance de la queue. L’émotion m paralysa : un perdreau ! C’était un perdreau ! Il filmait aussi vite qu’un rat et disparut dans un cade énorme. Aveuglément je m’élançai à travers ces rameaux sans épines. Mais des plumes rouges couraient déjà de l’autre côté car le poulet n’était pas seul : j’en vis deux, puis quatre, puis une dizaine… J’obliquai alors vers ma droite ; pour les forcer à fuir vers la barre, et cette manœuvre réussit ; mais ils ne prirent pas leur vol, comme si ma présence désarmée n’exigeait pas de grands moyens. Alors, je ramassai des pierres et je les lançai devant moi : un bruit énorme pareil à celui d’une benne de tôle qui vide un chargement de pierres me terrorisa; pendant une seconde, j’attendis l’apparition d’un monstre, puis je compris que c’était l’essor de la compagnie, qui fila vers la barre et plongea dans le vallon.

Comme j’arrivai au bord de l’à-pic, deux détonations presque simultanées retentirent. Je vis mon père, qui venait de tirer, et qui suivait du regard le vol plané des belles perdrix… Mais toutes glissaient dans l’air du matin, sans le moindre frémissement…


Perdrix bartavelle

C’est alors que, d’une grande touffe de genêts surgit le béret, qui était surmonté d’un fusil. Il tira posément : la première perdrix bascula sur la gauche, et tomba, décrochée du ciel. Les autres firent un crochet vers la droite : le fusil décrivit un quart de cercle, et le second coup retentit : une autre perdrix parut exploser, et s’abattit presque à la verticale. A voix basse, je criai de joie… Les deux chasseurs, après quelques recherches, ramassèrent les victimes, qui étaient à cinquante mètres l’une de l’autre, et les brandirent à bout de bras. Mon père criait : « Bravo ! » Mais pendant qu’il mettait la perdrix dans son carnier, je le vis faire un petit saut sur place, et retirer fébrilement les douilles vides de son fusil : un beau lièvre, qui venait de lui passer entre les jambes, n’attendit pas la fin de l’opération et s’enfonça dans la broussaille, la queue en l’air, les oreilles droites…. L’oncle Jules leva les bras eu ciel :

« Malheurreux ! Il fallait recharrger tout de suite ! Dès qu’on a tirré, on rrecharrge !!! »

Mon père, navré, ouvrit des bras de crucifié et rrecharrgea trristement.


Perdrix rouge

[…] J’étais encore à cinquante pas de la barre lorsqu’une détonation retentit, puis deux secondes plus tard, une autre ! Le son venait d’en bas : je m’élançai, bouleversé de joie, lorsqu’un vol de très gros oiseaux jaillissant du vallon, piqua droit sur moi… Mais le chef de la troupe chavira soudain, ferma les ailes, et traversant un grand genévrier, vint frapper lourdement le sol. Je me penchai pour le saisir, quand je fus à demi assommé par un choc violent qui me jeta à genoux : un autre oiseau venait de me tomber sur le crâne, et je fus un instant ébloui. Je frottai vigoureusement ma tête bourdonnante : je vis ma main rouge de sang. Je crus que c’était le mien, et j’allais fondre en larmes, lorsque je constatai que les volatiles étaient eux-mêmes ensanglantés, ce qui me rassura aussitôt.

Je les pris toutes les deux par les pattes, qui tremblaient encore du frémissement de l’agonie.

C’étaient des perdrix mais leur poids me surprit : elles étaient aussi grandes que des coqs de basse-cour, et j’avais beau hausser les bras, leurs becs rouges touchaient encore le ravier.

Alors, mon cœur sauta dans ma poitrine : des bartavelles ! Des perdrix royales ! Je les emportai vers le bord de la barre -   c’était peut-être un doublé de l’oncle Jules ? […]

Comme je traversai péniblement un fourré d’argéras, j’entendis une voix sonore, qui faisait rouler les r aux échos : c’était celle de l’oncle Jules, voix du salut, voix de la Providence !

A travers les branches, je le vis. L’oncle Jules venait de la rive d’e face, et il criait, sur un ton de mauvaise humeur :

« Mais, non, Joseph, mais, non ! Il ne fallait pas tirrer ! Elles venaient vers moi ! C’est vos coups de fusil qui les ont détourrnées ! »

J’entendis alors la voix de mon père, que je ne pouvais voir, car il devait être sous la barre :

« J’étais à bonne portée, et je crois bien que j’en ai touché une !

- Allons, donc, répliqua l’oncle Jules avec mépris. Vous auriez pu peut-être en toucher une, si vous aviez laissé passer ! Mais vous avez eu la prétention de faire « le coup du roi » et en doublé ! Vous en avez déjà manqué un ce matin, sur des perdrix qui voulaient s suicider, et vous l’essayez encore sur des bartavelles, et des bartavelles qui venaient vers moi !

- J’avoue que je me suis un peu pressé, dit mon père d’une voix coupable… Mais pourtant…

- Pourtant, dit l’oncle d’un ton tranchant, vous avez bel et bien manqué des perdrix royales, aussi grandes que des cerfs-volants, avec un arrosoir qui couvrirait un drap de lit. Le plus triste, c’est que cette occasion unique nous ne la retrouverons jamais ! Et si vous m’aviez laissé faire, elles seraient dans notre carnier !

- Je le reconnais, j’ai eu tort, dit mon père. Pourtant, j’ai vu voler des plumes…

- Moi aussi, ricana l’oncle Jules, j’ai vu voler de belles plumes qui emportaient les bartavelles à soixante à l’heure ; jusqu’en haut de la barre où elles doivent se foutre de nous ! »

Je m’étais approché, et je voyais le pauvre Joseph. Sous sa casquette de travers, il mâchonnait nerveusement une tige de romarin, et hochait une triste figure. Alors, je bondis sur la pointe d’un cap de roche, qui s’avançait au dessus du vallon et, le corps tendu comme un arc, je criais de toutes mes forces : «  Il les a tuées ! Toutes les deux ! Il les a tuées ! »

Et dans les petits poings sanglants d’où pendaient quatre ailes dorées, je haussais vers le ciel la gloire de mon père en face du soleil couchant. »

Marcel Pagnol, La gloire de mon père.

 
Ségolène
 
 

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le 23.11.09 à 09:00 dans Beau texte, belle musique - Version imprimable
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Commentaires

Y'a vraiment rien de plus fabuleux

Pagnol est enorme, on y est, on est dedans en seulement 2/3 mots, c'est tout simplement fabuleux

sborgnanera - 23.11.09 à 11:51 - # - Répondre -

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