Sus à la couleur !
Fureur des Vivres n° 15, mars 2009, légumes de printemps
Haro sur la grisaille hivernale ! A bas les interminables camaïeux de gris complices à peine voilés des prozac et autres béquilles grâce auxquelles d’aucun tente, vaille que vaille, de gagner cette interminable course d’obstacles faite de pluie, températures négatives, nuages plombés (par la pollution, certes, mais pas que), et mois en brrreeuuh. Sus à la couleur !
Allez donc savoir pourquoi, ces petits légumes de printemps suscitèrent en moi un appel irrésistible à la couleur : de la couleur bordel, une bonne, belle, grosse palette, grassouillette, de couleurs, à faire frétiller dans leur tombe les Douanier, Oreille-coupée (la droite) et consorts.

Jérome Bosch (1453-1516), Le jardin des Délices
(A gauche, le paradis terrestre, à droite, l'enfer, au milieu… les avis divergent !)
Panier au bras, tout émoustillée à l’idée de débusquer enfin l’objet de mes fantasmes culinaires trop longtemps inassouvis, je partis donc guillerettement à l’assaut des étals débordants des Capus, par un très, très beau jour printanier du mois de mars.
Peut-être aurais-je dû avant toute chose me poser cette très simple question : qu’est-ce qu’un légume de printemps ?
Vous me voyez navrée de vous infliger pareille lapalissade, mais… après l’hiver, la terre se réchauffe. Et c’est alors qu’apparaissent sur les étals les très convoités légumes primeurs, c’est-à-dire récoltés dans leur âge tendre. Outre la fraicheur chantante de leurs qualités gustatives, leurs fibres tendres, les pectines, raviront les estomacs fragiles qui sauront les digérer avec une facilité déconcertante.
Cependant, si mars ouvre la voie à tous les plaisirs printaniers en nous gratifiant de quelques belles journées, dame nature aime à prendre son temps, et ce n’est qu’en avril qu’elle nous offrira sur un plateau d’argent ces légumes tendres aux couleurs pimpantes. Inutile des les éplucher. Et opter de préférence pour une cuisson simplissime, version vapeur ou à l’étouffée, mode al dente, ce qui préservera leurs innombrables richesses en vitamines et minéraux, de quoi se remettre bien vite de la rudesse hivernale. Un joli bouquet d’herbes fraiches, un filet d’huile d’olive – une noisette de beurre pour les inconditionnels – sel, poivre, et hop, l’affaire est dans le sac !
Petite variante pour les gourmands : persil, menthe, cerfeuil, estragon, ciboulette ou autres joyeuseries ad libitum... agrémentées d’un jus de citron, de sel et d’une bonne dose de poivre, d’un oignon botte haché menu pourquoi pas, le tout plongé dans de la crème liquide à température hivernale, préalablement énergiquement fouettée.
Et c’est ainsi que vous raviront, en vrac et dans le désordre, asperges, carottes nouvelles, petits pois et pois gourmands, épinards, fonds d’artichauts, cœurs de laitues, choux (blanc, rouge, rave), céleris, oseille, oignons, premiers radis, orties, fèves, oignons, petits navets, (très petites) pommes de terre, jeunes poireaux, ail nouveau, cresson, jeunes pousses de salades, morilles (ah bon ?!), concombre, haricot vert (très fins), et cetera, et cetera.
Pourquoi s’entêter à rechercher autre chose quand on sait que les produits importés hors saison le sont à coût pétrole multiplié par 20, au bas mot, sans compter l’insipidité et la désertion des nutriments chez ces avortons cultivés sous serre et shootés aux pesticides !
Sans oublier les multiples bienfaits directement exposables à l’approche des beaux jours : ainsi ces jolies carottes prometteuses de tout aussi jolies fesses roses, à faire défaillir de plaisir les voyeurs en tous genres…
Furibonde et frustrée, mais ayant renoncé à débusquer la reine asperge batifolant au milieu de sa cour peuplée de radis rosissant de plaisir, épinards vert pétant, fèves charnues et autres merveilles annoncées (j’étais même prête à faire copain-copain avec dame ortie, c’est dire…), je pris donc le chemin du bercail, armée comme il se doit du sempiternel poireau à quicher, du potiron décliné depuis des mois sous toutes ses formes (on a beau être fan et avoir su débusquer tous les cousins et cousines, à la fin, ça lasse), du radis noir tronçonné méticuleusement semaine après semaine, et me jetai de re-chef sur la toile.
Renseignements un peu plus précisément pris, me voilà au moins parée pour les 12 mois à venir :
Pour les p’tits bleus dans mon genre, petit antisèche à dégainer AVANT de filer au marché…
A défaut d’avoir dégotté ma jolie palette de couleurs sur les étals, il me fallut bien trouver une astuce pour réfréner mon impatience quelques semaines de plus. Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, je m’en vins toquer chez Paul, Frida, Jérome et consorts.
Inouïe la profusion de couleurs de nos grands maîtres !
Les premières représentations culinaires dans l’art pictural (notez bien, cela a son importance, que de « nature morte » il n’est point question), alors tourné vers l’illustration de scènes de la vie quotidienne, remonteraient au IIIe siècle avant J.C. Les images n’étant pas parvenues à traverser les nombreux siècles nous séparant de ces années bénies des dieux, seuls les descriptions et témoignages écrits attestent cette hypothèse. Des messages moraux ponctuaient volontiers ces évocations de la beauté de la nature, soulignant par là même la précarité de la condition humaine : au temps qui file, l’on oppose le carpe diem d’Horace.
Est-ce pour cela que Piraïkos, peintre grec du IIIe siècle avant J.C., sera surnommé peintre des ordures, en référence à l’humilité des choses qu’il représente ? Ce qui ne l’empêchera pas de vendre à prix d’or ses représentations, portant alors de doux nom de « rhopographie » ou « rhyparographie », littéralement « peinture d'objets vulgaires » ou… « spectacle obscène » ! Quoiqu’il en soit et pour rester dans le registre culinaire qui est le nôtre, il vendra ses œuvres (ou leurs reproductions en mosaïques) comme des petits pains aux riches propriétaires qui en orneront leurs villas.
Pour la petite histoire, c’est également à cette époque que l’on situerait les prémisses de la technique du trompe l’œil. La légende veut que le peintre Zeuxis en soit l’initiateur, avec ses grappes de raisins à ce point aguichantes que les oiseaux venaient s’y casser le bec.
L’expansion, puis le déclin de l’Empire Romain, durant lequel la vie fut ponctuée par d’incessantes guerres de conquête, reconquête, et défense de territoires, ne laissa guère de place à un tel raffinement de pensée.
Et ce n’est qu’au Moyen-âge que réapparaitra la nature morte dans la peinture, mais toujours pas en tant que telle : son rôle se réduit alors à un détail décoratif, placé en soutien au thème religieux développé dans le tableau.
« Les objets, en se soumettant au sujet d'une composition, concourent au développement du thème religieux; ils ont une importance primordiale dans la signification de certaines scènes bibliques; ils les situent, ils les datent, ils caractérisent les personnages » (Michel et Fabrice Faré, « Vie silencieuse de la nature morte »).
La nature morte va peu à peu conquérir une place de choix dans les enluminures, jusqu’à composer un tableau indépendant se suffisant à lui-même à l’intérieur même des œuvres monastiques.
Mais le chemin reste semé d’embûches. A la Renaissance, l’on classifie : ainsi le français André Félibien, architecte et histographe de son état (qui plus est ami de Nicolas Poussin, mon illustre ancêtre – mes très sincères excuses pour ce manque caractérisé d’humilité) : « Celui qui fait parfaitement des païsages est au dessus d’un autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. Celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement ; et comme la figure de l’homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la terre, il est certain aussi que celui qui se rend l’imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres. »
Rappel récurrent à l’homme du caractère éphémère et précaire de son passage sur terre, la nature morte gardera longtemps cette valeur de symbole dans la peinture, jusqu’au-delà du XVIe siècle, date à laquelle l’on peut approximativement situer sa reconnaissance comme genre autonome à part entière, à l’initiative de l’école hollandaise : Stilleven en Flandre, Stilleben en Allemagne, elle sera Still-life en Angleterre, et Bodegone en Espagne. Après avoir été baptisée Nature inanimée par le philosophe Diderot, elle deviendra en France Nature morte au XVIIIe siècle, période à partir de laquelle elle connaîtra une réelle valorisation.

La corbeille de fruits, Michelangelo Merisi (1571-1610),
dit Le Caravage en référence à son village d’origine
Le XVIIe siècle va marquer l’apogée de la nature morte : morale et concret de la vie se bousculent dans l’esprit de la bourgeoisie hollandaise, qui voue une véritable passion à cet art pictural. On notera d’ailleurs qu’il n’est alors pas rare que les peintres revêtent la double casquette d’artiste et d’illustrateur pour des manuels de botanique.
Ainsi Jan de Heem (1606-1683 ou 84), qui influencera considérablement plusieurs générations de peintres, notamment par ses vanités.

Vanité, définition du Petit Larousse : Composition (nature morte le plus souvent) évoquant de manière symbolique la destinée mortelle de l’homme.
Se bousculent dans ces tableaux fort prisés, symboles des arts et sciences (instruments de musique, livres, cartes), de la richesse (joyaux, bourses), des plaisirs terrestres (gobelets, cartes à jouer), de la mort (fleurs fanées, crânes, chandelles consommées, verres vides). Fort heureusement, il adviendra, parfois, que vienne égayer ce macabre tableau quelque symbole de la résurrection : épi de maïs, rameau de lierre ou laurier.
Pour notre grand bonheur, une migration et quelques dents plus tard (Anvers, 1636), le sieur Van Heem saura se laisser influencer par un environnement quelque peu exubérant, et apporter deux-trois notes optimistes à ses œuvres. Ainsi, ce somptueux Dessert riche en draperies et couleurs printanières :
Quelques bondieuseries belliqueuses plus tard, et notamment grâce au combat pour la laïcisation de la peinture mené tambours battants par calvinistes et luthériens, opulence et plaisirs de la vie réoccupent peu à peu le dessus du panier, rendant un hommage de plus en plus assumé à la beauté parfaitement futile dans laquelle se pâme la société bourgeoise, à commencer par celle de son assiette.
Au-delà, et jusqu’à notre laborieux XXIe siècle, chaque école imposera sa propre représentation : variations de palettes de couleurs, recours au clair-obscur, impressionnisme, expressionnisme, art abstrait, tous les moyens seront bons pour évoquer les plaisirs infinis de la table.
La nature morte au fil des siècles…
Ce petit tour d’horizon historique parfaitement subjectif ne pouvait se clore sans un crochet par quelques œuvres au choix purement aléatoire. Ainsi…
Chacun a à l’oreille les envolées lyriques du Printemps de Vivaldi. Qui ne connait pas le même printemps traité par le peintre italien Giuseppe Arcimboldo ? Il semble que le sieur ait eu quelque délicieux comptes à régler avec sa mère nourricière…
Drôle de vie que celle de ce zozio italien, probablement né approximativement en l’an 1527, quelque part à proximité immédiate de Milan. Populaire de son vivant pour ses portraits et pour l'organisation de fêtes princières à la cour d'Autriche, il fut également reconnu comme savant et technicien. Mais il tombera peu à peu dans l’oubli, pour n’être redécouvert que peu avant que les surréalistes, Dali en tête, ne lui redonnent très officiellement ses lettres de noblesse.
Il fallait que l’Empereur Rodolphe II concentre une bonne dose d’humour pour se laisser ainsi croquer par Giuseppe Arcimboldo, et lui offrir en prime le titre de Baron Palatin (1592)… Digne d’une chronique d’un Stéphane Guillon, non ?!?
Tout, absolument tout dans son œuvre, évoquait les plaisirs de la table.
Jusqu’aux costumes de théâtre qu’il dessina :
Choix cornélien que celui de quelques œuvres pour symboliser la production foisonnante et régalante d’hommages rendus au fil des siècles aux plaisirs de la table !
Quelques incontournables toutefois, d’un point de vue non négocié et tout à fait discutable, j’en conviens aisément :

Edouard Manet (1832-1883)

Henri Matisse (1869-1954)

Frida Kahlo (1907-1954)

Jérome Bosch, Le jardin des Délices, (Triptyque fermé, volet gauche "Ipse dixit et facta sunt", volet droit "Ipse mandavit et creata sunt" – Autrement dit, "Lui parle, ceci est. Lui commande, ceci existe"). « Que la lumière soit ! Et la lumière fut »
Et si Hieronymus Bosch n’avait été qu’un génial visionnaire ?
Et si ce cultissime triptyque n’avait été que l’annonce prématurée de nos multiples déboires contemporains, fruits de l’inépuisable folie humaine ? Comment ne pas rester éternellement songeur face à cette représentation de notre terre nourricière, telle une bulle de savon fragilement suspendue ?
PS : Aucun rapport avec le schmilblick cher à l’ami Coluche mais, heureux hasard du calendrier, ce 20 mars (demain donc), veille du printemps officiellement proclamé, l’on fête le Macaron. Ainsi, les heureux et chanceux parisiens pourront se ruer chez le sublime PIERRE HERME pour y (re)découvrir dix années de créativité débridée, et déguster, gratuitement ou pas, ses chefs-d’œuvre hauts en couleurs et infiniment raffinés…
Surtout ne vous privez pas : en plus, vous ferez une bonne action !
mots clés : Laurence
, légumes
, peinture 
le 19.03.09 à 09:00
dans BIS (Baroque, Insolite, Stupéfiant)
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24.Le chocolat






















Commentaires
Bravo, re-bravo, re-re-bravo, re-re-re-bravo.
Les chemins de traverse, les petits bouts de la lorgnette, la lecture de biais, les coulisses, les points de vue transversaux, voilà qui sert à l'édification (ou l'enrichissement, l'alimentation) d'une culture.
Voilà ce qui manque à internet, média récupéré, digéré, déjà conservateur, bref en voie de normalisation.
Plutôt que les bégaiements, les répétitions, les recopies, voilà de l'air frais.
Du vrai Fureur des Vivres, en somme.
Dominique
dominique - 19.03.09 à 15:29 - # - Répondre -
Bravo
J'arrive après Dominique et j'ajoute ma voix aux compliments.
Enlevé, joyeux, érudit et plaisant, plein de joyeuses couleurs qui s'accordent avec le ciel bleu et le soleil qui illumine nos journées.
Chapeau bas, Laurence
Ségolène - 19.03.09 à 16:29 - # - Répondre -
C'est l'printemps...
... forcément, ça donne des ailes.
Grand merci les Furieux : la gourmandise appelle la gourmandise, indéniablement, inéluctablement, indéfiniment... laquelle appelle la couleur, etc, etc...
Dominique : je partage ô combien cette vision du Net, ce doit être la raison pour laquelle je ne sais définitivement pas faire... court !
Lolotte - 20.03.09 à 00:11 - # - Répondre -
Envies improbables... Bravo!
Après m'avoir donné des envies de viande fumée me poussant à acheter du thé fumé (en attendant les beaux jours et le retour des barbeques), des envies d'huitres pour la première fois de ma vie... Me voilà maintenant avec une envie folle de petits légumes colorés : véritable exploit pour l'inconditionnelle des féculents que je suis!
Merci Laurence de nous mettre ainsi "l'eau à la bouche"!
Laetitia - 31.03.09 à 22:34 - # - Répondre -
← Re: Envies improbables... Bravo!
Ce moi-ci Laetitia aiguise tes quenottes, nous faisons le pari de te rendre 100% carnacière !
Bonnes balades gourmandes à toi,
Laurence
Lolotte - 01.04.09 à 19:29 - # - Répondre -