Un matin de 1967, à New York par beau temps...
Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes
Ce mois de mai 2008 nous accueillons Maurice Bensoussan, écrivain, qui va nous entrainer au fil de 4 articles dans ses souvenirs de français expatrié. Nous ne pouvions faire ce numéro consacré aux nourritures vagabondes sans lui. Aujourd'hui il nous emmène dans les rues de New York en 1967.
Un matin de 1967, à New York par beau temps...
C’est dans la marée humaine sortant de la Grand Central Station, la gare terminus de Manhattan, qui draine la population active venue de la proche et de la moins proche banlieue, travailler à Manhattan, que l'on perçoit le mieux, que tout le monde dans cette ville..., mange ! Il y a dans cette foule pressée, des employés de bureau, en retard qui se bousculent pour rallier leur immeuble de bureaux, des cadres cherchant à arrêter un taxi, des gens qui trépignent de ne pas pouvoir traverser la rue, des coursiers un pli à la main, qui veulent dépasser la personne qui se trouve devant ou qui forcent le passage dans le flot qui approche en sens inverse, ou encore, des dizaines de personnes qui cherchent à s'engouffrer plus vite, dans le couloir qui mène au métro et on dirait que tous ces gens, mangent à l'unisson.
Pas seulement vite, car le fait de manger en mouvement donne l'impression de manger plus vite encore, mais d'une façon permanente, car certains commencent, d'autres prennent le relais des premiers, dans une sorte de continuité, faisant de cette foule anonyme un ensemble, où les uns et les autres participent au même repas. Tout le long de la journée, le repas se poursuit dans les rues, comme si New York ne cessait de manger ! Tous ces gens qui mangent, qui mâchonnent, qui mâchouillent, qui mastiquent, qui croquent, qui tètent, qui grignotent, qui ruminent, qui s'alimentent en somme, est l’image qui frappe en premier, dans le Manhattan de la fin du vingtième siècle.

Dans la foule pressée, un inconnu porte quelque chose à sa bouche et celui-ci qui visiblement se gave d’une pâtisserie, et celle-là, qui a un brown bag, sac en papier qui contient, on le soupçonne, on le sait, de quoi manger. A toute heure, de jour comme de nuit, partout et n'importe où, les gens mangent et pas seulement autour de la gare principale, plus loin dans les allées du Central Park, dans les voies piétonnes souterraines d'un gratte-ciel, autour de Wall Street, sur les marches de la New York Library, aux abords des bâtiments universitaires, dans les squares, sur un banc...
Quand on quitte la rue pour entrer dans un stade, pour assister à un match de hockey sur glace, dans une salle de spectacle, dans une station de métro, dans le train, au bureau, on trouve des gens qui mangent…

Et, encadrant ces mangeurs, partout, les sollicitations les plus diverses, leur offrant de quoi manger, les poussant à manger plus encore. La tentation est omniprésente sous forme d’images en couleurs représentant une part de tarte aux pommes, de photos de petits pains longs contenant une saucisse ou de petits pains ronds contenant une galette de viande grillée, de sandwiches débordants de tranches de viandes, de calicots marqués Pizza, d’affiches qui invitent à consommer, de grandes de petites, de moyennes bouteilles de Coke, de néons au-dessus des vitrines où s'empilent les victuailles, de machines automatiques à distribuer des petits sachets, des bouteilles en plastique, ou des boîtes… pour assurer le service hors des heures d'ouverture. Partout évoquée, la nourriture à portée de la main, à portée de la bouche.

Dans cette sarabande de couleurs, de bruits, de lumières, il y a beaucoup d’indépendants, mais aussi, depuis quelques années, des chaînes de fast food 1 qui occupent une place, bien en évidence. Ces chaînes étendent leurs réseaux pour dépasser le concurrent, alors que de nouveaux venus cherchent à mieux faire encore et cet empilage se traduit par une fabuleuse croissance du secteur, que l'on peut observer sans être un expert en statistiques. Croissance tellement forte, qu’elle se voit, se sent, et s'entend. Les produits se multiplient et envahissent par le nez avec un pseudo arôme de café ou avec une épouvantable odeur de graillon, par les yeux, si on lève le nez, car les enseignes se battent entre elles, par les yeux encore si, pensif, on baisse la tête, car les emballages, papiers gras et autres détritus arborent le nom de telle ou telle marque de choses prêtes à manger. Si par contre, le promeneur n'aperçoit rien de tel, c'est qu'il est dans un quartier résidentiel, loin, très loin des rues où grouille la foule, ou alors, il se trouve peut-être, dans un magasin chic, un musée, une bibliothèque..., qui interdisent l'entrée à ceux qui ont quelque chose à manger à la main. Cette interdiction étant une sorte d'indication par la réciproque, du degré de l'invasion alimentaire.

Puisque le consommateur n'est pas assis à une table, la conception du snack idéal devra suppléer au manque de couvert et d'assiette, faute de quoi, le produit ne se vendra pas. Les fabricants de biscuits, de chips, de petits gâteaux secs, s’engouffrent dans le secteur de la restauration (minute) en réduisant leurs emballages et en individualisant les présentations, pour qu'il soit possible de consommer n'importe où. Le tout se présentera dans une boîte facile à ouvrir, dans un sachet à ouverture rapide ou alors, s’il s’agit d’un assemblage fait sur place par un commerçant indépendant, dans un sac anonyme, en kraft marron. La vente de café, qui va avec un sandwich, le sweet roll 2, les doughnuts 3, le petit pot de custard ou une autre crème gélifiée, l'apple pie 4, ou le yogourt nature (rare) ou aux arômes, nécessite des verres en carton paraffiné, qui peuvent se fermer hermétiquement, si c’est au bureau que le client souhaite le boire. Il faut se distinguer pour survivre dans ce petit commerce et pour prendre un exemple, le marchand de cette saucisse 5, généralement pochée, que l’on appelle désormais, hot dog offre de l’assaisonner d’un filet de moutarde, d’un trait de ketchup, d’un peu de mayonnaise, de quelques gouttes de sauce barbecue, d’une pointe de sauce piquante, d’un soupçon de sauce remoulade (sans accent sur le e), chacune, prise individuellement ou combinées deux par deux ou plus. Il lui arrive aussi de fourrer le petit pain d’accompagnements, choucroute, chilli, oignons, condiments acidulés ou salés/sucrés ou seulement sucrés, car il faut être différent du voisin. N’a-t-on pas dit que «l'accompagnement était au hot dog, ce que la lune de miel est au mariage» (!) Comme le petit pain est légèrement sucré, qu’il y a de la fécule et d’autres petites merveilles de laboratoire, mélangées à la chair (si la saucisse n’est pas pur boeuf), on obtient, sous le volume le plus faible, la formule idéale pour faire grossir sans nourrir 6...

Ces «délices» sont débités en boutique, dans les stands qui vendent des journaux, au supermarché, mais aussi, chez les marchands ambulants qui pullulent, à tous les coins de rue dans un étal fixe ou monté sur roues. Suivant les saisons, ils proposent du jus d'orange glacé, de vraies oranges pressées, des tranches de pastèque, des demi melons, des crèmes glacées, des sodas, ou encore des bretzels, des sandwiches chauds, des brochettes, des hamburgers (à la cuisson désirée), des saucisses (on l’a dit), des marrons chauds, des pistaches des cacahuètes et tous les snacks imaginables. Les voiturettes sont équipées d'un bac à glace ou, au contraire, d'une petite plaque chaude, le fin du fin, étant d'avoir les deux pour servir chaud, le solide, et glacé le liquide. A l'envie (ou l'habitude) de manger dans la rue, en marchant, en courant ou assis sur le bord du trottoir, se superpose un « service » qui permet de satisfaire le client partout, avec ce que l’on n’appelle pas encore, le street food, joliment traduit quelques années plus tard, en consommation vagabonde.
1 Le mot apparaît dans les dictionnaires américains dans la décennie 1960. Nourriture que l'on prépare et/ou qui se consomme sur le champ, prête à manger ou presque prête. Par extension, définit désormais le type de repas servi dans les chaînes de restauration industrielle.
2 Pâtisserie proche du pain au raisin, aromatisé à la cannelle ou à la confiture. Le nom utilisé à New York pour ce petit gâteau est Danish, contraction de Danish Pastry.
3 Beignet sucré, farci ou non de confiture, glacé au sucre.
4 Tarte aux pommes se rapprochant plus du chausson. L'"apple pie" symbolise un dessert typiquement américain. L'expression "As American as apple pie" en est la preuve.
5 Identifiée au début de sa carrière américaine, par frank, frankfurter, wiener, diminutifs de frankfurterwurst ou Wienerwurst.
6 Une analyse faite en 1982 des hot dogs vendus par la chaîne Hardee’s donne 11 grammes de protéines pour 47 grammes de sucre et de graisse. C’est difficile de faire plus déséquilibré.
Maurice Bensoussan, (en savoir plus sur Maurice Bensoussan en cliquant sur son nom ci-dessous — ou dans la colonne de droite, rubrique "Au menu de la Fureur")
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mots clés : Bensoussan (Maurice)
, cuisine vagabonde
, New York 
le 05.05.08 à 09:00
dans Histoire
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Commentaires
Un jour j'irai à New-York avec toi
Oui mais c'est qui toi ? Brad ? Maurice ? Le père de mes lardons ? Peu importe pourvu que j'y mange de bonnes pittas, mes premières ayant été découvertes et dégustées de l'autre côté du pays à San-Francisco.
Nath-Katutt - 06.05.08 à 12:43 - # - Répondre -