Un matin vers 1900, à New York par beau temps...
Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes
Ce mois de mai 2008 nous accueillons Maurice Bensoussan, écrivain, qui va nous entrainer au fil de 4 articles dans ses souvenirs de français expatrié. Nous ne pouvions faire ce numéro consacré aux nourritures vagabondes sans lui. Aujourd'hui nous retournons dans les rues de New York, mais en 1900.
Un matin vers 1900, à New York par beau temps...

Le touriste français, forcément huppé, arrivé à New York par un paquebot qui lui a fait traverser l’Atlantique, pouvait se rendre à l’hôtel, avec un des «fiacres qui attendent les passagers au débarcadère et dont les cochers ne demandent guère moins de $3 pour le transport du une ou deux personnes et des bagages, à l’hôtel ou l’omnibus envoyé par quelques hôtels haut de gamme» 1. Il pouvait aussi, après avoir confié ses bagages à l’un «des courriers-express qui se chargent de les expédier à l'adresse indiquée», s’y rendre en tramway, car il y avait «des lignes qui passent aux principaux embarcadères des paquebots». En route, alors qu’il cherchait à situer les restaurants où l’on mange français, puisqu’on lui avait dit que c’étaient les seuls endroits où la nourriture était convenable, il ne pouvait pas ne pas remarquer, le nombre de marchands ambulants, avec un étal fixe ou une charrette 2, dont il apprendra que l’on comptait pour le seul Manhattan, quelque 25.000 unités (pushcarts) offrant, une large variété de nourritures. Tiens, celui là vend des boissons froides dans sa charrette équipée d'un bac, avec de la glace. Cet autre vend des bretzels, des noix, des melons, des oranges ou même, des tranches d’ananas, fruit peu connu à l’époque, en Europe. D’autres charrettes équipées d'un brasero, débitaient des pommes de terre rôties, des marrons chauds, du maïs grillé, des brochettes, des saucisses à prendre avec la main. Certains des marchands, s’avançaient jusqu’au milieu de la chaussée, pour proposer leur spécialité aux passagers des calèches cheminant au pas ou arrêtées au croisement. On comptait quelques années avant, une pléthore d’ambulants, vendant des huîtres, mais le prix de ce bivalve avait beaucoup monté dans les vingt ou trente ans de la fin du dix-neuvième siècle.
La vue de ces charrettes, autour desquelles s’agglutinaient des clients, debout, étonna notre touriste fraîchement débarqué, car il croyait que le New-yorkais cherchait à manger comme en Europe et qu’il avait «honte de l'Amérique (précisément) parce qu'elle ne ressemblait pas à l'Europe ; il était séduit par nos manières plus raffinées, par nos habitudes de vie élégante, qu'il entrevoit à Paris et regrettait de ne pas les trouver quand il remet le pied sur le sol de sa patrie» 3. Visiblement, celui qui avait écrit ces lignes, n’avait pas croisé les salariés, les ouvriers, les nouveaux immigrés de Manhattan, qui ne montraient aucune honte à se sustenter dans la rue, à n’importe quelle heure et qui pensaient à se nourrir, sans manières raffinées de la vie élégante. La vente des saucisses (qui, en traversant l’Atlantique, avaient troqué leur chair de porc, pour devenir des «saucisses de pur bœuf») était majoritaire chez ces marchands, qui ajoutaient une petite tranche de pain, pour l’accompagner. Mais certains, se voulant plus à la page, eurent l’idée de prêter un gant blanc au client, pour supprimer le risque de glissement, s’il desserrait les doigts 4. Un gant en coton avait certes, l’avantage d'isoler la saucisse chaude, mais coûtait cher, car des clients partaient sans le rendre. «Et pourquoi pas, un gant mangeable, un petit pain au lait, par exemple ?» 5, s’était demandé un certain Ludwig Feuchwander. Il l’essaya à son stand de la Louisiana Purchase Fair, en 1904 et la légende, sandwich de saucisse, était née. Les marchands de Manhattan n’acceptèrent jamais cette version. Selon eux, c’est bel et bien, à Coney Island, de l'autre côté du fleuve, que l’idée d’une saucisse dans un petit pain, vit le jour ! La frikadelle, (non allemand adopté par les Américains, pour la viande hachée, grillée) se vendait sur une coupelle en carton ou sur une tranche de pain, en quantités bien moindres que les saucisses. Peu de marchands s’étaient alors, convertis à ce que l’on n’appelait pas encore, le hamburger dans un petit pain rond.
1 Les voyageurs arrivaient nombreux à New York avec la deuxième édition datée de 1905l du Baedeker - Etats-Unis.
2 En 1906, une étude de la Pushcart Commission(!) estimait que le prix et la qualité des produits vendus par ce vecteur, étaient «aussi bons ou meilleurs» que ceux offerts par les boutiques.
3 Paul de Rousiers, La Vie Américaine, Librairie Firmin Didot et C°, 1892.
4 Edouard de Pomiane s’était élevé en 1922 contre, «les promoteurs des préparations comprimées, qui offrent un repas horrible et peu nourrissant» disait, «prendre la saucisse avec les doigts et ne jamais la piquer avec une fourchette».
5 Maurice Bensoussan, Le Ketchup et le Gratin, Assouline 1999.
Note : nous ignorons la provenance de quelques photos. Si vous en êtes l'auteur, signalez-le nous et à votre choix nous ajouterons le lien sur votre site, ou nous supprimerons la photo.
mots clés : Bensoussan (Maurice)
, cuisine vagabonde
, New York 
le 06.05.08 à 09:00
dans Histoire
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