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Fureur des Vivres

Vin quotidien, ange et démon

Fureur des Vivres n°3, mars 2008, le pain

«Produit national par excellence, le vin, depuis des siècles, alimente la population de la France et une notable partie du monde civilisé. C’est lui qui a puissamment contribué à former le caractère et le génie de notre race. Il doit trouver sa place, sur la table familiale, au même titre que le pain» Docteur Bondouy, 1937

 


Vin quotidien, ange et démon

 
«Toujours du pain, jamais d’eau de vie. Ah, les sales bourgeois !»
L’assiette au beurre
 
Certes, une lecture contemporaine de ces propos datés disqualifie quelque peu l’auteur. D’autant que la couverture de cette troisième édition de «Faut-il boire du vin ?», est rehaussée de cette intrigante mention : «la deuxième édition a été publiée par les soins du Comité national de propagande en faveur du vin.». Quelque soupçon pèse sur l’objectivité du contenu.
 
 
Lobby, lobby, lobby
Dès lors, on comprend rapidement que le point d’interrogation du titre sert uniquement à ménager un suspens bien mince, avant que la conclusion de l’ouvrage, toute acquise à la cause viticole, ne nous assène
«Les gouvernements, soucieux de la santé publique, devraient se donner pour mission […] d’encourager, dans la plus large mesure, la consommation du vin loyalement produit, dont l’usage modéré est, à bien des points de vue, utile à l’économie humaine.»
 
 
Général Pinard
«santé publique … encourager … consommation du vin».
Ces recommandations quasi télégraphiques, les états-majors militaires se sont largement employés à les appliquer pendant la grande boucherie de 14-18. La fin justifiant les moyens, la grande muette gonflera la solde liquide du soldat de 25 centilitres en 1914 à 75 centilitres en 1917. Soit 12 millions d’hectolitres de vin du midi pour cette seule année 1917. En temps de guerre, en lieu et place du traditionnel «du pain et des jeux», le temps de cerveau disponible se voit donc offrir «du vin et des cieux.» La fibre patriotique et le sens du sacrifice, chez le poilu, se comptent en litres. «A la tienne !», la patrie reconnaissante.
 
 
Au goulot, tas de fainéants !
Il est des champs de batailles moins dramatiques où le picrate peut se targuer d’être une gloire nationale. Les statuts étant faits pour être déboulonnés, érigeons des statues. Au champ comme à l’usine, celle de glouglou est chérie, idolâtrée même. Turbin et rouquin font bon ménage.
«Les gens avaient droit à 2 litres, et les travailleurs de force, à 4 litres», (Le vin des bretons). Avec l’émergence du secteur tertiaire au détriment du peuple des champs et des travaux de force, le «vin labeur» a du plomb dans l’aile.
Il est vrai que l’on partait de loin : «L'alcool à 98°, qui était autrefois de l'alcool de noisette, est depuis 1975, date de l'explosion accidentelle de la poudrerie, de l'alcool dénaturé, coloré en rose afin d'endiguer l'alcoolisme à l'usine ; la couleur rose vif étant supposée rebuter les éventuels consommateurs.» (L’alcool des poudriers). Autrefois recommandé, fortifiant, l’alcool a été banni des conventions collectives.
 
 
Docteur Boissansoif
En tant de guerre, de reconstruction ou de croissance, les enjeux d’une société varient. Si le «french paradoxe» a redonné vie au concept de vin médecin, les ordonnances d’autres temps affichaient parfois une jolie couleur rouge : «Dans la Chronique finistérienne, en 1790, ne lisait-on pas : Un coup de vin est pour les malades un remède efficace, à raison seulement d’une bouteille par jour ; on n’accordera la troisième qu’après avis du recteur qui s’assurera de l’état du malade» (Le vin des bretons).
D’autres temps, d’autres mœurs, soit. Mais d’autres vins aussi. Ces pinards rebouteux, chétifs et maigrelets, n’étaient que de lointains parents des costauds contemporains à la carrure parfois bodybuildée.
 
 
«La recherche du bon vin quotidien, ce petit vin léger qui rend joyeux et intelligent.»
Sur le site internet des caves Legrand
 
Un cap, une péninsule, un gosier !
Il est d’autres ingurgitations frénétiques qui ne doivent rien aux prescriptions médicales. «En 1945 […], pour l’Ille-et-Vilaine et les Côtes-du-Nord, on annonçait en effet des consommations de cidre, chez les paysans, variant entre 5 et 15 litres par personne ! Dans ce contexte, l’arrachage des pommiers et l’arrivée du vin d’Algérie de 12 à 14 degrés, ont fait des ravages.» (Le vin des bretons)
 
 
Donnez-nous notre vin quotidien
L’univers de la «plus hygiénique des boissons», chère à Pasteur, a connu un chamboulement spectaculaire. Notre civilisation du loisir a mué le gorgeon hygiénique, alimentaire ou laborieux en cru millésimé, en objet social de prestige. Que règne le «vin culture» !
Du piédestal au pilori, la société a fait évoluer ses recommandations en recourrant à l’arsenal réglementaire, entre prévention et répression. «Un litre de vin pour un homme, trois quarts de litre pour une femme». Un siècle sépare ses préconisations des lois Evin.
«Notre verre qui êtes au mieux,
Donnez-nous notre vin quotidien»
 
 
Voilà, la messe est dite, mais question robe, oubliez la soutane, cuisses et jambes sont à la fête.
Saint-Pinard, priez pour nous.
 
Dominique Hutin
 
Bibliographie
1-     «Faut-il boire du vin ?», Docteur Th. Bondouy (Arrault, 1937)
2-     «Le vin des bretons», G. Alle Et G. Pouliguen (Le Télégramme, 2004)
3-     «L’alcool des Poudriers», I. Bouard, (Revue Terrain n°13, 1989)

mots clés : Technorati, Technorati

le 10.03.08 à 09:00 dans Vin - Version imprimable
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Commentaires

"Le pinard c'est de la vinass-euh" ! Produit culturel et presque d'élite aujourd'hui... Un débat-discussion pourrait être intéressante à Avignon à la fin du mois à "Rhône exaltation" (quel pompeux nom..) sur le thème "le vin est à tout le monde", à suivre...

Tiuscha - 10.03.08 à 13:07 - # - Répondre -

Re:

"Rhône Exaltation", comme tu dis "pompeux le nom", et non pas.........

patchaz - 11.03.08 à 18:02 - # - Répondre -

la messe s'est changée en message sanitaire

Le poilu, qui ornait les cartes postales et les pamphlets s'est transformé en femme à poil barrée, qui va orner nos bouteilles... voire aussi fureur de règlementation ici.

Même si je dois admettre, que je n'aimerais pas non plus mettre un de ces vieux guerriers à la place.. bien loin les jours, où on distribuait ces bon points en classe...

Iris - 11.03.08 à 19:13 - # - Répondre -

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