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Fureur des Vivres

Vendredi 02 Mai 2008

L'indice Big Mac

Fureur des Vivres n° 5, mai 2008, les nourritures vagabondes

Les étudiants de l’ISEG Bordeaux travaillent toute l’année sur l’alimentation et la nourriture. Ils organisent aussi un évènement «La Victoire à Table» auquel Fureur des Vivres a participé avec Olivier et Ségolène. En échange, ils nous fournissent 2 articles. 


L’indice Big Mac

L’indice Big Mac est une mesure de parité de pouvoir d'achat (PPA), inventée par le magazine The Economist en 1986.
 
Ce qui a poussé les économistes à trouver un nouvel indice de mesure du pouvoir d’achat est le fait que les organismes chargés d’effectuer cette mesure sont obligés de choisir des milliers de produits assez différents d’un pays à un autre. Pour le Big Mac les choses sont bien différentes : le coût de fabrication d’un Big Mac est quasiment le même pour tous les pays et aussi on trouve des Big Mac dans à peu près tous les pays du monde. C’est donc un indice universel. Voici le tableau tel qu’il a été mis à jour en 2007. Voir tableau ci-contre en cliquant dessus pour l'agrandir. 
 
Ce classement permet aussi de voir en un clin d'œil le niveau de vie dans ces pays. Ainsi, l'indice a aussi été utilisé par l'Union de Banques Suisses (UBS) pour mesurer le niveau de vie des villes, en établissant un classement du temps de travail nécessaire pour l'achat d'un bien de consommation déterminé. En 2006, il a fallu travailler 35 minutes au niveau mondial, 13 minutes à Chicago, 21 minutes à Paris ou 90 minutes à Nairobi, pour pouvoir acheter un Big Mac. Le classement permet d'établir clairement et simplement des écarts importants.
 
Néanmoins, cet indice ne permet pas de voir la répartition des coûts, souvent très inégaux selon les pays (travail, agriculture, transport, etc.), avant qu’un produit à première vue d’aspect et d’odeur identique dans le monde entier n’arrive sur le comptoir.

Adrien Fere, Bertrand Majet, Stanislas Decaux, Maxime Miard et Pierre Boulart
Etudiants de l'ISEG Bordeaux - ISEG Programme SUP 1ère année

mots clés : Technorati, Technorati

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Mardi 08 Avril 2008

L’amer c’est bon !

Fureur des Vivres n° 4, avril 2008, l'amer

Les plantes amères sont souvent des poisons. Cela évoque la cigüe de Socrate, les potions mortelles d’Agatha Christie, les flèches empoisonnées de nos lectures d’enfant, les préparations des sorcières qui emportaient les secrets de fabrication dans les flammes des bûchers et les parapluies bulgares. 

L’amer c’est bon !


Armoise de mon jardin

Sur environ 10 000 plantes comestibles, 5 % sont dangereuses pour l’homme et la plupart sont amères. Dans l’imaginaire collectif, les plantes amères, difficiles à manger sont donc dangereuses. C’est d’ailleurs souvent le goût très désagréable qui protège de l’empoisonnement. Cependant, utilisées à des doses très calculées, les plantes amères peuvent se révéler extrêmement bienfaisantes pour les humains comme pour les animaux.


Absinthe de mon jardin
 
En herboristerie, les amers ou toniques amers sont bourrés de qualités, c’est le cas de l’absinthe, de la rue, de la morelle douce amère, de la quinine… et de la ményanthe ou trèfle d’eau qui contient un amer pur très actif, indécelable au goût et à l’odeur. Rangés dans la catégorie des toniques généraux, ils sont bénéfiques pour de multiples maux et depuis toujours utilisés en médecine pour combattre les faiblesses cardiaques, les fièvres et les vers. L’amertume a aussi des qualités digestives et agissent sur le foie, c’est pour cela qu’elles sont appelées cholagogues et cholérétiques ; l’amer de la plante agissant sur la bile. L’absinthe et les armoises, la gentiane et les centaurées, la rue et l’artichaut entrent dans la composition de nombreuses boissons apéritives ou digestives.

Certaines sont mortelles si elles sont ingérées à hautes doses comme la grande cigüe, l’aconit, la tanaisie, la morelle noire.
 

Pissenlit "dent-de-lion" de mon jardin

Pourquoi ces plantes à l’aspect si inoffensif peuvent-elles devenir si dangereuses ? Parce qu’elles contiennent des alcaloïdes puissants, donnant le goût amer, qui selon les dosages sont bénéfiques pour traiter certaines maladies, ou toxiques voire mortels. Les alcaloïdes sont des substances organiques, principes actifs dans le traitement thérapeutique de certaines maladies. Les plantes amères étaient donc très utilisées en médecine, autrefois on disait même que plus c’était mauvais, plus c’était efficace. En herboristerie et en phytothérapie, on utilise les extraits bruts des plantes qui sont les constituants solubles, les principes actifs sont isolés par des procédés chimiques et cette opération relève davantage de l’industrie pharmaceutique.
Maintenant on a oublié la saveur amère des médicaments enveloppés dans des capsules. Mais interrogez des gens plus âgés ou ayant vécus à la campagne, ils se souviendront des infusions vermifuges de la fin de l’été et autres tisanes pour soigner fièvres et toux qui les ont dégoutés pour longtemps de l’âcre, de l’acerbe, de l’astringent, du tannique, leur laissant un goût d’amertume dans la bouche.

Ségolène

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Lundi 07 Avril 2008

A la recherche des papilles de l’amer

Fureur des Vivres n° 4, avril 2008, l'amer

Nous sommes plus sensibles à la saveur amère qu’aux autres saveurs, tout en ayant du mal à définir les sensations ressenties, c’est un mystère que nous allons tenter de comprendre. Avec en préambule un rappel du fonctionnement physico-chimique du goût.

 

A la recherche des papilles de l’amer

Le goût est l’ensemble des perceptions que l’on ressent quand on met un aliment en bouche. En Occident, nous avons déterminé quatre saveurs principales que nous percevons facilement : le salé, le sucré, l’amer et l’acide auquel nous avons rajouté l’umami. Ces quatre saveurs sont des opérateurs culturels à la finalité descriptive assez vague puisque certains aliments n’ont aucun de ces goûts, peu d’aliments sont mono-saveur, beaucoup dégagent plusieurs saveurs en même temps voire une suite ininterrompue de saveurs, c’est ce qu’on appelle le continuum.
 
Définition d’une physiologie du goût
Les saveurs et les goûts sont rattachés aux stimuli qui activent les bourgeons du goût sur la langue et qui déclenchent les sensations. Les bourgeons du goût peuvent distinguer et différencier une infinité de saveurs. Les organes de la gustation sont situés très généralement dans la cavité buccale et à l’entrée du tractus alimentaire. Les papilles gustatives sont disséminées sur les muqueuses de l’épiglotte et du pharynx et sont concentrées sur la langue. Ces papilles sont groupées en quatre types :
  • Fongiformes, contiennent peu de bourgeons du goût et sont concentrées principalement à la pointe, puis parsemées jusqu’au 2/3 de la langue.
  • Foliées, situées sur les bords latéraux postérieurs de la langue contiennent une douzaine de bourgeons du goût.
  • Caliciformes,situées au fond de la langue et contiennent environ un millier de bourgeons du goût.
  • Filiformes, ces dernières sans papilles gustatives n’ont qu’une fonction tactile.

Dessin Ségolène

Dans les papilles, l’organe gustatif proprement dit est le bourgeon du goût, corps ovoïde composé des cellules de soutien et de réception : les cellules gustatives. Celles-ci sont pourvues de fibres qui pénètrent dans les pores gustatives et sont en rapport, au pôle opposé, avec la fibre nerveuse sensorielle.
Les lèvres, la langue et les muqueuses buccales sont capables de déchiffrer bon nombre de stimuli, qui contribuent à définir le goût d’un aliment mais qui ne sont en aucun cas une saveur, puisqu’ils font appel à d’autres sphères sensorielles. Parmi eux, les principaux sont
  1. les stimuli tactiles qui permettent de déterminer la texture et la température des aliments ;
  2. stimuli chimico-physiques qui font ressentir l’astringence, l’alcalinité… ;
  3. ceux dus à la sensibilité olfactive rétro nasale liés aux odeurs et arômes de bouche ;
  4. stimuli « d’arrière-goût », forme de continuum.

Dessin Ségolène

Souvent la désignation « le goût de… » désigne à la fois le goût et l’arôme que l’on appelle « flaveur ». En réalité, les arômes sont les odeurs en bouche qui contribuent aux sensations gustatives. Les arômes en bouche sont perçus grâce aux récepteurs des muqueuses olfactives qui captent l’air qui passe dans les narines, grâce aux poils du bulbe olfactif « détecteurs » d’odeur et surtout grâce à l’olfaction rétro-nasale ou rétro-olfaction. Lorsqu’on est enrhumé et que l’on a le nez bouché on ne perçoit plus ces arômes, ce qui montre l’importance des muqueuses dans la perception des arômes.
 
La définition donnée par Brillat-Savarin qui décomposait le goût en trois étapes :
 
  • une sensation gustative complète quand la saveur passe dans l’arrière bouche
  • une sensation gustative directe sur la pointe de la langue,
  • une sensation réfléchie qui correspond au jugement personnel.
est toujours d’actualité sauf en ce qui concerne les localisations sur la langue. La détermination empirique de la position exacte sur la langue des récepteurs sensoriels pour les quatre saveurs primaires (doux, salé, acide, amer) se révèle plus difficile que ne le laissent présager les manuels scolaires. Des données moléculaires et fonctionnelles récentes ont démontré que différentes papilles ne sont pas sélectrices d’un type de goût. Par conséquent l’ancienne carte des papilles réceptrices des saveurs est obsolète.
 
La détection de l’amer
Lorsque nous découvrons un goût, le message sensoriel que nous envoient les papilles gustatives est une information sur les propriétés chimiques des aliments qui reste cependant floue. Réceptionnée par les neurones, ce message prend forme et devient une image sensorielle, mise en mémoire à l’intérieur du cerveau dans l’hypothalamus où elle sera intégrée et stockée, elle intégrera enfin notre conscience. L’hypothalamus est aussi le gardien du contexte dans lequel a été ingéré l’aliment, dans un contexte agréable l’aliment est apprécié, à contrario des circonstances pénibles, une mauvaise digestion peuvent entrainer une aversion de l’aliment ; l’interdit le plus fort étant celui du aux tabous religieux qu’il est difficile de briser. Le goût est comme un gardien de notre alimentation, autorisant ce qui est bon et connu, rejetant ce qui est mauvais et inconnu.
 

On sait maintenant que cette localisation de perception des saveurs est fausse, excepté pour l'amer. Dessin Ségolène.

Les substances les plus amères sont produites par les plantes qui utilisent l’amer comme une défense contre les prédateurs herbivores et des agents pathogènes même si beaucoup d’organismes, dont l’homme, ont évolué en apprenant à les détoxifier. Les substances amères ne sont acceptées qu’à très basses concentrations. Il y a deux types de récepteurs, importants pour le goût, qui transmettent les informations, celles qui concernent l’amer sont les GPRCs (G Protein Coupled Receptors). Quand les récepteurs rencontrent un message sensoriel, une enzyme est activée, envoyant un second message dans les papilles. Ce second message déclenche une cascade de réactions qui, en retour, libère les neurotransmetteurs avec la production de stimuli nerveux.

L’amer est une barrière à l’ingestion d’un très grand nombre de composés de structures différentes. Tous ces composés suscitent la même réaction traduite comme amer sans plus de précision. Les chercheurs ont identifié environ 30 récepteurs qui sont tous quelque peu dissemblables, marquant, par exemple, une variabilité de 10 à 75% dans les compositions amino-acides, qui seuls répondent à des milliers de composés amers structurellement différents, chaque récepteur répond à un certain nombre de composés. Divers récepteurs utilisent probablement aussi divers systèmes pour transmettre les réponses sensorielles aux stimuli nerveux, mais ces mécanismes ne sont pas encore maintenant expliqués avec certitude.
 
La sensibilité à l’amer.
Les individus ont des sensibilités différentes aux saveurs amères. Cette variabilité est provoquée par la sensibilité à l’amer de certaines substances, le phénylthiocarbamide et 6-n-propyl thiouracil, due à la présence d’un récepteur particulier de l’amer. On a découvert qu’une personne sensible à ces deux substances possède une plus grande densité de papilles fongiformes et est par conséquent plus sensible à la fois aux substances amères et sucrées. Le rejet de l’amer et de l’astringent diminue, en général, avec l’âge. Heureusement car l’amer est la saveur de nombreux végétaux riches en polyphénols, flavonoïdes, isoflavones, terpines et glucosinates que l’on trouve dans les plantes amères et tanniques. Il faut développer l’éducation au goût de l’amer qui encourage la consommation d’aliments riches en micronutriments et antioxydants dont notre organisme a besoin et qui présentent un intérêt considérable.
 
Rien n’est inné, on ne peut parvenir à une connaissance et une maîtrise des goûts et des saveurs que par un long apprentissage. Car ainsi que l’écrivait Jean-Anthelme Brillat-Savarin dans la deuxième méditation de la Physiologie du Goût
«Le goût paraît avoir deux usages principaux :
1° Il nous invite, par le plaisir, à réparer les pertes continuelles que nous faisons par l’action de la vie.
2° Il nous aide à choisir, parmi les diverses substances que la nature nous présente, celles qui sont propres à nous servir d’aliments.
Dans ce choix le goût est puissamment aidé par l’odorat […] ; car on peut établir, comme maxime générale, que les substances nutritives ne sont repoussantes ni au goût ni à l’odorat.»
 
Ségolène
 

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Vendredi 04 Avril 2008

Les dents de l’amer

Fureur des Vivres n° 4, avril 2008, l'amer

Pourquoi cette saveur-là rebute-t-elle les palais non initiés? Réponse circonstanciée et biologique.

 



 

Les dents de l’amer

L’amer est une saveur qui traîne plein de casseroles. Une saveur qu’on n’apprécie pas spontanément. D’ailleurs, si 98% des marmots raffolent du sucré (ce qui n’est nullement une statistique scientifique, mais une constatation intuitive autant que personnelle), ils se mettent à piailler pour un peu que leurs tendres gosiers rencontrent un aliment vaguement amer. Le salé et l’acide aussi, deviennent vite les copains des mômes. Mais pas l’amertume. Voilà une saveur d’adulte. D’affranchi. De connaisseur. Qui exige un apprentissage. Pourquoi?
 
Frédéric Brochet, vigneron dans le Poitou, biochimiste et auteur de travaux scientifiques sur la dégustation, éclaire notre lanterne. «C’est une saveur effectivement porteuse de tabou. Elle est associée à la caféine, théine et autres alcaloïdes, substances qui peuvent être toxiques. Pour se prémunir du danger qu’elles représentent, l’évolution nous a pourvus de détecteurs susceptibles de les déceler, pour rejeter les aliments qui les contiennent. Un principe de précaution pour l’espèce, en somme.»

Les papilles sensibles à l’amertume, les papilles caliciformes ­ (soit en forme de calice, manquait plus qu’un éclairage biblique dans cette histoire) se situent au fond de la langue. «Ce sont les derniers remparts avant la déglutition», explique Frédéric Brochet. «Elles nous envoient un message primitif du genre Stop, ne pas avaler. C’est donc une saveur d’initiation, à conquérir à son corps défendant, littéralement.»
 
De là à voir le goût pour l’amertume comme un signe de civilisation il n’y qu’un pas. Pensez-y la prochaine fois que vous braiserez des endives.
 
Estèbe
 

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Mardi 29 Janvier 2008

A la recherche du goût perdu… ou la mémoire du goût.

Fureur des Vivres n°1, janvier 2008, les légumes oubliés

Fureur des Vivres ouvrira régulièrement ses colonnes à des auteurs qui ont quelque chose à dire. Ce mois-ci c'est Tiuscha qui a souhaité s'y coller. Qui est-elle ? Elle se présente elle-même :

"Passionnée par tout ce qui touche de près ou de loin à la gastronomie et au vin, curieuse et éclectique, Tiuscha est auteur de deux blogs : Saveur Passion, généraliste, multiple, gourmand, se veut autant un espace créatif qu’informatif ; Trois petits tours et cuisinons ! est un blog ludique de cuisine pour enfants car l’apprentissage du goût est un cheval de bataille quotidien, surtout quand on a des filles en bas âge !"

 

A la recherche du goût perdu… ou la mémoire du goût.

Aujourd’hui, il n’est question ni de crosnes, ni de panais, ni de vitelottes, mais de la mémoire du goût. Le thème est certes un peu éloigné du sujet du mois mais Fureur des Vivres est un magazine ouvert et curieux ! Or, parler de légumes oubliés, c'est-à-dire qui ont déserté nos fourneaux pour diverses raisons (le topinambour, haï parce que consommé durant une période noire de guerre et de faim, a volontairement été oublié !), c’est soulever cette notion de mémoire du goût, mémoire collective comme individuelle, puisque la première est souvent la somme des secondes…
Aujourd’hui, il est question de science plus que de gourmandise !
 
Le phénomène de la mémorisation des odeurs et des saveurs est un thème extrêmement riche qui relève à la fois de la psychologie et de la neuroscience lorsque l’on étudie un individu en tant « qu’animal », mais aussi, dans le cas du groupe social, de la socio-anthropologie, de l’histoire, voire de la botanique, de l’économie et de la chimie ! La difficulté de mener des études scientifiques sur la mémoire du goût s’explique évidemment par la durée nécessaire à certains domaines de recherche ainsi que par la nécessité de recourir à des équipes pluridisciplinaires.
 
La zone du cerveau qui régit la mémoire du goût semble être le cortex orbito-frontal, étudié à ce titre de près par les chercheurs du goût. Rappelons que la gustation est physiologiquement liée au système olfactif : l’identification d’un aliment s’effectue par l'olfaction captant les arômes et les odeurs, la gustation détectant les saveurs et la somesthésie ressentant le frais, le piquant, le pétillant ou la texture. Si bien que la mémoire du goût ne peut s’étudier qu’en prenant en compte l’ensemble de ces données.
Grâce aux progrès de l’imagerie médicale (IRM, scanner), la recherche en la matière a permis d’identifier un certain nombre de faits : la mémoire du goût, du ressort de la mémoire « implicite » (spontanée, qui ne nécessite pas d’efforts contrairement à la mémoire « intentionnelle ») est un processus identique quels que soient le sexe et l’âge.
 
Le processus de mémoire du goût utilise deux systèmes mnésiques qui se complètent et s’enrichissent : la mémoire "épisodique" qui stocke les souvenirs autobiographiques ("les huîtres que j'ai mangées il y a deux ans dans un restaurant m'ont rendues malade") et la mémoire "sémantique" qui stocke les connaissances générales ("les huîtres sont des fruits de mer, au goût salé et se mangent en général crues"). Et la mémoire donne du sens à l'expérience sensorielle brute qui, elle-même, vient nourrir la mémoire de l'individu !  
Par ailleurs, la mémoire du goût semble être étonnamment plus efficace dans l’identification des différences gustatives que des ressemblances. Ainsi, lors d’une étude menée par l’INRA de Dijon, les dégustateurs ont su indiquer ce qu’ils n’avaient pas l’habitude de consommer tandis qu’ils n’ont pas su reconnaître ce qu’ils avaient l’habitude de consommer ! La mémoire des aliments aurait donc un fonctionnement spécifique et différent des autres schémas de perception, notamment visuel et verbal pour lesquels on observe une meilleure détection des ressemblances que des différences.
 
Mais surtout, la mémoire du goût est fortement subordonnée au contexte émotionnel (cf le rejet des topinambours par nos parents ou grands-parents). La « madeleine de Proust » repose précisément sur cette dimension émotionnelle : les fragrances de la pâtisserie bosselée font ressurgir chez le personnage les souvenirs de sa « tante Léonie », de sa maison, de son ancienne vie en province. Mais, en réalité, c’est la puissance affective de ses souvenirs qui les a révélés à sa mémoire, via l’odeur de la madeleine, medium et créatrice d’émotions ! Plus cette émotion lors de la première dégustation est forte, plus la mémoire fera saillir odeurs et saveurs, et ce avec d’autant plus d’intensité et de rapidité, lors de la deuxième.
 
L’oubli est un phénomène très controversé en psychologie. Oublier une saveur est a priori un non sens. Seuls les gens qui souffrent d’agueusie (perte du goût) ou d’anosmie (perte de l’odorat) peuvent véritablement oublier une saveur s’ils en ont perdu durablement le sens. En dehors de ces cas assez rares, et qui relèvent de la médecine (comme la maladie d’Alzheimer dont la perte de l’odorat serait un des tout premiers signes), il existe un temps de latence entre le moment où l’on a goûté un mets et celui où on le savoure à nouveau et il se peut même que l’on ne le déguste plus jamais de sa vie, sans pour autant qu’il s’agisse d’oubli (c’est bien entendu le cas de la madeleine…). Il s’agira alors juste d’une saveur enfouie dans la mémoire.
 
Un phénomène de « remise à jour » influe également sur la mémoire ; il ne modifie pas notre souvenir mais notre échelle de valeur gustative : au goût du pain dégusté dans notre enfance (et qui n’existe plus car la technologie s’est chargée de modifier nombre d’aliments) se substitue celui du pain mangé aujourd’hui.  Cette mise à jour est amplifiée, entérinée par un processus d’accoutumance qui guide nos préférences en matière de goût : nous nous habituons très vite à une saveur donnée !
 
La mémoire du goût est donc infiniment sélective, soumise aux émotions et sujette aux impacts socio-culturels. Car le social influe sur notre perception gustative, et donc indirectement, sur notre mémoire du goût, notamment sur notre « mémoire sémantique ». L’expérience gustative individuelle se partage avec des membres d’une même unité sociale (famille, voisins, communauté d’un village entier), et se transmet au cours de l’apprentissage du goût de la mère au bébé (à ce stade de l’évolution du petit d’homme, in utero, puis lors de l’allaitement, c’est l’odorat qui guide cette mémoire). Mais, surtout, cette mémoire collective du goût et les sensibilités olfacto-gustatives sont pour l'homme (comme pour toutes les espèces animales) une nécessité vitale ; le rappel d’une expérience désagréable (malaise) mène à l’évitement de l’aliment tandis que le rappel d’une expérience agréable (rassasiement, plaisir) conduit à la consommation de l’aliment. Ainsi, notre aptitude à détecter, analyser puis se rappeler, individuellement et enfin à plusieurs, les aliments sains et les aliments nocifs voire mortels, est essentielle à la survie de l’espèce !
 
Sources :
- interview de Claire Sulmont-Rossé, responsable de recherche de l’unité "Flaveur, Vision, Comportement du consommateur" à l’INRA de Dijon.
- discussion avec Nicolas Herpin, sociologue à l’OSC (Observatoire Sociologique du Changement)
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